veTokenomics en une nuit : un jeton qu’on ne peut pas vendre, un vote qu’on peut louer
Dans la nuit du 10 novembre 2021, un multisig de neuf personnes, l’Emergency DAO de Curve, a coupé les récompenses d’un seul blockchain that runs exactly as written when it is called, holding and moving funds according to its code, without an intermediary able to change the outcome.">smart contract holding reserves of two or more tokens, supplied by users, that a decentralized exchange uses to execute trades automatically at a price set by a formula.">pool, la première fois qu’wallet. It becomes permanent when the provider withdraws.">il intervenait. Selon CoinDesk, un membre de l’équipe Mochi avait échangé 46 millions de dollars du stablecoin USDM du projet contre du DAI dans ce même pool. Le produit de la vente est passé en ETH, puis en CVX, le jeton qui décide de l’usage du plus gros bloc de votes de Curve. Pour Curve, Mochi s’achetait le pouvoir de se verser des récompenses à lui-même. Charlie, contributeur de Curve, a écrit que l’opération « constitue une attaque de gouvernance manifeste » (notre traduction).
Cette nuit-là résume mieux que n’importe quel schéma la veTokenomics : un modèle où l’on verrouille un jeton pendant des années en échange d’un poids de vote. Les votes décident où partent les nouveaux jetons, donc les votes ont un prix. Dès lors qu’ils en ont un, les uns les louent et les autres tentent de s’en emparer.
Cette leçon prolonge notre guide des agrégateurs de rendement et des vaults, et le lien est direct : les vaults de Yearn mutualisaient des verrouillages de CRV pour leurs déposants. La mécanique tient en quatre pièces : le verrou (veCRV), le vote et le boost (les gauges), l’intermédiaire (Convex) et le marché (les bribes). Sa copie la plus célèbre, le ve(3,3), a fonctionné jusqu’au 21 octobre 2026, date à laquelle son principal utilisateur a remplacé le vote hebdomadaire par une allocation continue.
Un rappel avant la mécanique. Curve Finance est une plateforme d’échange conçue pour des actifs censés valoir à peu près la même chose, et notre leçon sur les AMM spécialisés traite de sa courbe stableswap. Ce qui compte ici : les fournisseurs de liquidité de Curve gagnent des frais d’échange et des émissions de CRV, et ces émissions sont orientées par un vote. Celui qui les oriente paie une liquidité profonde avec les jetons des autres.
veCRV : comment un verrouillage transforme le temps en pouvoir de vote
Le prix d’un vote se paie en années
On peut verrouiller du CRV de une semaine à quatre ans. En échange, on reçoit des veCRV, un solde attaché à son adresse. Il ne se transfère pas, et le verrou n’a pas de sortie anticipée : le CRV revient à l’échéance, pas avant. Chaque adresse n’a qu’un verrou, que l’on peut alimenter ou prolonger. Le plafond de quatre ans est inscrit en constante dans le contrat VotingEscrow.
La formule est simple : veCRV = CRV verrouillés × années restantes ÷ 4. Un exemple avec des chiffres ronds. On verrouille 10 000 CRV pour quatre ans et on démarre à 10 000 veCRV. Un an plus tard, on en détient 7 500, car il reste trois ans. Deux ans après, 5 000. Si l’on verrouille les mêmes 10 000 CRV pour un an, on démarre à 2 500. Le solde baisse en ligne droite jusqu’à zéro le jour de l’échéance : qui veut garder tout son poids doit prolonger sans cesse.
Un prêt flash ne peut pas acheter ce genre de vote, et un détenteur ne peut pas voter pour une mauvaise proposition puis vendre le lendemain matin. Le poids de vote se mesure en temps promis.
Les détenteurs ont accepté l’échange à grande échelle. Le 31 octobre 2026, une lecture des contrats Ethereum au bloc 26311960 montrait 841,4 millions de CRV verrouillés, soit 34,6 % des 2,43 milliards de CRV émis à ce jour, pour 774,9 millions de veCRV. Notre propre calcul à partir de ces deux nombres donne une durée moyenne restante pondérée d’environ 3,7 ans. Un gros détenteur tire cette moyenne vers le haut, comme le montre la section sur Convex.
Ce que rapporte un verrou : des frais en crvUSD, des votes et un boost
Un verrou rapporte trois choses. La première est une part des revenus du protocole, issus des frais d’échange et d’une partie des intérêts du crvUSD, versée chaque semaine en crvUSD, le stablecoin expliqué dans notre leçon sur les stablecoins CDP. L’instantané est pris le jeudi à 00:00 UTC et la distribution suit le jeudi d’après. La deuxième est le droit de voter sur les propositions de la DAO et sur les gauges. La troisième est un boost sur ses propres récompenses en CRV si l’on fournit aussi de la liquidité.
DefiLlama compte environ 24,85 millions de dollars de revenus pour les détenteurs de veCRV sur l’année close au 31 octobre 2026, dont 1,6 million sur les 30 derniers jours. Sa définition compte : 90 % de la part du protocole dans les frais des pools « plus toutes les bribes », et une bribe n’atteint que ceux qui ont voté pour le pool qui la paie. Si l’on divise le chiffre annuel par la valeur des 841,4 millions de CRV verrouillés, à environ 0,285 dollar vers 10:00 UTC ce jour-là, on obtient à peu près 10 % selon notre calcul. Les 30 derniers jours multipliés par 12 donnent environ 8 %.
Aucun de ces nombres n’est un rendement, et personne ne promet l’un ou l’autre. Tous deux comparent un revenu passé au cours d’un seul jour. Ce que rapportera un verrou l’an prochain dépend des volumes, du crvUSD et de la façon dont les détenteurs votent, et celui qui verrouille quatre ans supporte aussi toute baisse du CRV lui-même, sans pouvoir vendre pendant le verrou.
Les gauges : comment un vote Curve devient des émissions
Le partage hebdomadaire
Une gauge est un contrat rattaché à un pool, qui reçoit des émissions de CRV et les verse aux fournisseurs de liquidité qui y placent leurs jetons. La documentation de Curve fixe la règle : les émissions de la semaine sont réparties au prorata des poids des gauges, mis à jour chaque jeudi à 00:00 UTC. Les détenteurs de veCRV votent on-chain, en payant le gaz, et un vote sur une gauge ne peut être modifié qu’une fois tous les 10 jours.
Le flux à partager est fini et décroissant. La page du jeton de Curve indique une offre maximale d’environ 3,03 milliards de CRV, dont environ 1,88 milliard réservé aux émissions pour la communauté, avec une émission qui baisse de 16 % chaque mois d’août. Ces jetons sont le principal budget du protocole pour attirer des dépôts, et les détenteurs de veCRV décident à qui il va.
Un pool au poids élevé peut rémunérer ses déposants bien au-delà de ce que justifient ses frais d’échange. Les dépôts suivent les récompenses, et une liquidité plus profonde rend les échanges moins chers. Pour un émetteur de stablecoin, un pool Curve profond est ce qui maintient le cours près de un dollar : voilà pourquoi les votes sont devenus une marchandise.
Le boost, tel que le calcule le code des gauges
La documentation utilisateur de Curve affiche une formule courte pour le boost, mais la règle qui fait foi est celle du code, ici la version 3 du contrat de gauge. Chaque fournisseur y a un « solde de travail » :
solde de travail = min ( l ; 0,4 × l + 0,6 × L × ve_user ÷ ve_total )
boost = solde de travail ÷ (0,4 × l)
Ici, l est votre liquidité dans la gauge, L le total de la gauge, et ve_user ÷ ve_total votre part de l’ensemble des veCRV. Sans veCRV, vous comptez pour 40 % de votre solde, soit un boost de 1x. Le plafond est le solde entier, soit 2,5x, atteint dès que votre part de veCRV est au moins égale à votre part du pool.
Passons au calcul, à titre d’exemple avec les chiffres du 31 octobre 2026. Vous détenez 100 000 dollars dans un pool de 10 millions de dollars, soit 1 % du pool. Le boost maximal exige 1 % de tous les veCRV, environ 7,75 millions. Même avec un verrou de quatre ans, cela fait 7,75 millions de CRV, soit environ 2,2 millions de dollars au cours ci-dessus (un verrou 22 fois plus gros que la position), pour booster une position de 100 000 dollars. Avec la moitié, la formule donne 0,4 + 0,6 × 100 × 0,005 = 0,7 de votre solde, soit un boost de 1,75x.
Le prix baisse pour les petits pools et monte pour les gros. Il est aussi figé à un instant donné : votre boost ne se met à jour que lorsque vous déposez, retirez ou réclamez. Pour presque tous les fournisseurs, les montants sont absurdes, et cet écart a fait naître un métier.

Convex Finance : louer le verrou au lieu de le posséder
Ce que Convex fait de votre CRV
Yearn a eu l’idée de mutualiser les verrous avant Convex. Son vault veCRV, le Backscratcher, gardait le CRV déposé « verrouillé indéfiniment » (notre traduction) contre une créance hebdomadaire sur les frais de Curve, et ses déposants renonçaient au droit de retirer. Le produit est depuis abandonné.
Convex est allé plus loin. Les données de DefiLlama le concernant commencent le 17 mai 2021. Notre leçon sur la composabilité le présente comme une brique posée sur une autre ; voici la tuyauterie. Il y a deux portes. Les fournisseurs de liquidité déposent leurs jetons LP Curve dans Convex, qui les place par l’intermédiaire de sa propre position veCRV : ils obtiennent un boost sans rien verrouiller. Les détenteurs de CRV déposent leur CRV et reçoivent des cvxCRV à 1 pour 1. Cette conversion est à sens unique : le CRV est verrouillé en veCRV pour de bon, et le détenteur ne peut sortir qu’en échangeant ses cvxCRV dans un pool de liquidité, au prix que le marché offre ce jour-là.
Une position non transférable et dégressive devient donc un jeton transférable sans échéance. Le prix de ce confort : la sortie dépend d’un marché, pas d’une date.
Qui touche quoi : cvxCRV, CVX et vlCVX
Les stakers de cvxCRV reçoivent les frais de veCRV de Curve en crvUSD, plus une part de ce que Convex encaisse, et peuvent choisir leur panier de récompenses. Le CVX est le jeton de la plateforme, avec une offre maximale de 100 millions, dont la moitié attribuée aux fournisseurs de liquidité de Curve en proportion du CRV qu’ils réclament. Le vlCVX est du CVX verrouillé au moins 16 semaines, et il détient ce pour quoi tout le monde est venu : le vote sur la façon dont Convex utilise ses veCRV. La page des frais de Convex détaille le partage du CRV gagné par ses fournisseurs de liquidité.
| Part du CRV gagné sur Curve | Actuel | Fourchette autorisée |
|---|---|---|
| Frais totaux de la plateforme | 17 % | Plafond de 20 % |
| Stakers de cvxCRV | 10 % | 10-15 % |
| Stakers de CVX | 4,5 % | 3-6 % |
| Trésorerie | 2 % | 0-2 % |
| Appelant de la récolte | 0,5 % | 0,1-1,0 % |
Frais et fourchettes tels qu’ils figurent dans la documentation de Convex, consultée le 31 octobre 2026. Seul le CRV supporte ce prélèvement : les jetons des pools incités et les frais d’administration de veCRV ne sont pas ponctionnés.
Une adresse, 54 % des votes
Le voter proxy de Convex, l’adresse unique qui porte sa position, détenait 421,2 millions des 774,9 millions de veCRV le 31 octobre 2026, soit une part on-chain de 54,4 %. Le contrat veCRV garde son propre historique : la même lecture fonctionne donc pour les blocs passés.
| Date | Bloc | Voter proxy de Convex | Part des veCRV |
|---|---|---|---|
| Novembre 2021, autour de l’affaire Mochi | 13 590 000 | 137,1 millions | 41,7 % |
| 22 avr. 2022 | 14 636 327 | Dépasse la moitié du total | 50,1 % |
| 25 juin 2025 | 22 780 000 | 414,8 millions | 52,0 % |
| 31 oct. 2026 | 26 311 960 | 421,2 millions | 54,4 % |
Ce sont nos lectures du contrat VotingEscrow au 31 octobre 2026 (CoinDesk comptait 136,58 millions en novembre 2021). Les parts portent sur cette seule adresse et excluent ce qui lui serait délégué. Elles expliquent aussi la moyenne de 3,7 ans vue plus haut : les 425,1 millions de CRV que Convex a verrouillés courent jusqu’au 17 octobre 2030, près du maximum, alors que tous les autres affichent environ 3,4 ans en moyenne selon notre calcul.
Le contrôle est moins simple que la part ne le laisse croire. Les choix de gauges passent par des votes de vlCVX sur Snapshot, en tours organisés toutes les deux semaines, alors que les poids de Curve se mettent à jour chaque semaine : il ne faut pas confondre les deux calendriers. Un multisig de Convex doit encore signer le résultat de ces votes, sur les gauges comme sur la gouvernance. Sa documentation dit suivre le vlCVX « dans presque tous les cas », mais ne pas signer les propositions « considérées comme des attaques manifestes qui nuisent à l’un ou l’autre protocole » (notre traduction). Cette garantie est une promesse d’un petit groupe. Sur les gauges, ce sont les détenteurs de vlCVX, et non ceux de CRV, qui pilotent plus de la moitié du poids de vote sur Curve.
Les bribes : le marché qui donne un prix aux votes de Curve
Le trajet d’une bribe
Le mot est celui de la profession, ce n’est pas une qualification juridique : en français, on parle de pots-de-vin, mais personne ne désigne ici une infraction. Un protocole qui veut des émissions sur son pool dépose des jetons sur un marché de votes. Un ancien lieu d’échange, bribe.crv.finance, avait déjà « un effet majeur » (notre traduction) selon une lettre d’information centrée sur Curve d’août 2021, qui évoquait aussi le « lancement imminent de Votium ». Le premier tour de Votium pour les détenteurs de vlCVX s’est terminé le 21 septembre 2021. Les détenteurs de vlCVX qui votent pour ce pool touchent une part des jetons, au prorata de leur poids. Votemarket, de Stake DAO, repose sur une idée voisine. Personne ne signe rien et personne n’a besoin d’être convaincu, car un contrat paie quiconque a voté comme demandé.
Un exemple jouet. Un émetteur de stablecoin verse 100 000 dollars pour des votes sur son pool, et ces votes obtiennent des émissions de CRV d’une valeur de 200 000 dollars pour ses déposants. L’émetteur obtient deux dollars d’incitation à la liquidité pour chaque dollar dépensé, contre un s’il avait rémunéré directement ses déposants. Le dollar supplémentaire vient des détenteurs de CRV qui ne verrouillent pas, par dilution.
Ce ratio tient-il souvent sur le marché réel ? Un article en russe du 25 juin 2025, publié sur la chaîne Teletype nommée Curve Finance, affirme que l’efficacité des bribes dépasse « souvent » 2. L’article n’est pas signé, a un ton promotionnel, ne donne aucune méthode, et nous n’avons pas pu confirmer que la chaîne parle au nom du protocole : à lire comme un argument commercial, pas comme une moyenne mesurée. La logique reste solide : si un vote coûte moins que les émissions qu’il oriente, l’acheteur gagne, et à mesure que les acheteurs se font concurrence, le prix devrait monter jusqu’à ce que l’écart se referme.
Des chiffres réels, avec prudence
Les totaux publiés pour le marché des bribes se contredisent ; nous sommes donc allés voir les tours eux-mêmes. Llama Airforce, un tableau de bord tiers, sert chaque tour de Votium par une API publique. En additionnant les tours 1 à 134 au 31 octobre 2026, on obtient environ 341 millions de dollars offerts pour des votes de vlCVX sur Curve, selon notre calcul, valorisés comme le tableau de bord les valorise. Cela ne couvre qu’un marché : ni Votemarket, ni aucune autre plateforme.
| Tours terminés en | Bribes Votium pour les votes de vlCVX sur Curve |
|---|---|
| 2021 | 46,3 millions de dollars |
| 2022 | 194,8 millions |
| 2023 | 46,7 millions |
| 2024 | 26,7 millions |
| 2025 | 20,1 millions |
| 2026, jusqu’au 27 octobre | 6,4 millions |
Le sommet est le tour 15, clos le 5 avril 2022, à environ 21,4 millions de dollars. Le tour 98, clos le 10 juin 2025, a atteint environ 932 000 dollars, mené par RSUP, le jeton de Resupply (341 369 dollars), puis INV (198 035) et CVX lui-même (152 508). L’article de juin 2025 donne des montants voisins par jeton mais un total de 1,2 million. Le tour 134, clos le 27 octobre 2026, a atteint environ 190 000 dollars. Le même article ajoute que Votium et Stake DAO prélèvent chacun 4 %, et que Votemarket ne prend aucun frais sur les revenus de vote.
La meilleure preuve indépendante est académique. Dans un article sur les résultats du modèle veToken, Lloyd, O’Broin et Harrigan constatent que les résultats des votes sont fortement associés aux bribes, et que le coût par vote dépend de la manière dont il est acquis. Frax y joue, dans leur récit, un rôle central : il verrouille indirectement par des agrégateurs de rendement et achète du poids sur les marchés de votes.
Les Curve wars en quatre épisodes
Le nom vient de la lutte d’influence autour des émissions de Curve.
| Date | Événement |
|---|---|
| Août 2020 | Lancement du CRV sur Ethereum |
| Mai 2021 | Convex apparaît sur DefiLlama (17 mai) |
| 10 nov. 2021 | L’Emergency DAO coupe les récompenses du pool USDM de Mochi |
| 5 janv. 2022 | Pic de TVL : Curve 24,3 milliards de dollars, Convex 21,17 milliards |
| Févr. 2022 | Lancement de Solidly sur Fantom |
| 22 avr. 2022 | Convex dépasse 50 % des veCRV (on-chain) |
| Août-sept. 2023 | Egorov vend 106 millions de CRV de gré à gré, puis solde sa dette Aave |
| 13 juin 2024 | Liquidation des prêts d’Egorov, environ 140 millions de dollars en CRV |
| Nov. 2025 | Annonce de la fusion d’Aerodrome et de Velodrome |
| 21 oct. 2026 | Lancement d’Aero, fin du vote hebdomadaire (22 oct., 00:00 UTC) |
2021 : la course aux votes
Yearn a bougé le premier et Convex l’a dépassé. L’enjeu grossissait avec la taille des pools : au pic de DefiLlama, le 5 janvier 2022, Curve pesait 24,3 milliards de dollars et Convex 21,17 milliards, si bien que le total de Convex frôlait celui de Curve. Ces dollars reposaient sur les cours du moment : le CRV valait environ 6,10 dollars, selon l’historique des prix de DefiLlama.
Novembre 2021 : Mochi et l’Emergency DAO
The Defiant a rapporté qu’après le lancement de Mochi, son pool USDM sur Curve avait dépassé 100 millions de dollars, et qu’environ 6 000 ETH de recettes, soit quelque 28 millions de dollars à l’époque, avaient servi à acheter et verrouiller du CVX. Les récits divergent sur le montant : le message de Charlie parle de 1,05 million de CVX. Ce message décrit la séquence telle qu’il l’a vue : Mochi payait des bribes dans son propre jeton pour attirer des votes vers sa gauge, créait son jeton à volonté et empruntait de l’USDM contre lui à un prix fixé par son propre oracle. Le CVX verrouillé lui aurait ensuite permis de diriger davantage d’émissions vers le pool, en boucle, a expliqué CoinDesk. Andre Cronje a qualifié la tactique d’« incroyablement arnaqueuse » (notre traduction). Mochi n’avait pas répondu publiquement quand The Defiant a publié.
Charlie a déclaré à CoinDesk : « Mochi a franchi la ligne sept fois hier soir » (notre traduction). L’Emergency DAO a arrêté les émissions. Banteg, contributeur de Yearn et membre du groupe, qui a dit ne pas avoir signé cette transaction, a lancé : « Nous savons de source sûre que l’USDM est un collatéral sans valeur » (notre traduction). À la publication de CoinDesk, le pool contenait plus de 31 millions d’USDM valorisés 0,49 dollar pièce, et celui qui y fournissait encore de la liquidité portait ce papier.
Les votes étaient ouverts à quiconque avait de l’argent, y compris, selon Curve, de l’argent emprunté contre un jeton dont l’émetteur fixait lui-même le prix. Un membre du forum a souligné que la gauge avait passé les votes de Curve et de Convex sans débat sur le forum, et que Mochi avait promis un airdrop aux votants. Et la parade n’était pas du code mais des personnes : CoinDesk a noté que la DAO principale désigne le groupe et peut annuler ses décisions, et la documentation de Curve décrit aujourd’hui un multisig 5 sur 9.
La décision a eu ses critiques. Dans le même fil du forum, un détenteur de veCRV l’a jugée « précipitée et inutile » (notre traduction), estimant qu’elle avait déclenché une ruée sur l’USDM et provoqué ainsi les pertes qu’elle prétendait éviter, tandis que d’autres demandaient pourquoi un avertissement public n’aurait pas suffi et si Mochi n’aurait pas dû être entendu d’abord. Les défenseurs ont répondu qu’un pool exposé à la manipulation ne devait pas recevoir de CRV.

2023 : les prêts du fondateur
Le second cas de stress n’a rien à voir avec la mécanique de vote et tout à voir avec la concentration. Michael Egorov, fondateur de Curve, avait beaucoup emprunté contre son CRV sur plusieurs marchés de prêt. The Block a rapporté qu’en août 2023 il avait vendu 106 millions de CRV de gré à gré pour 46 millions de dollars. Vers le 27 septembre, il a déposé 68 millions de CRV (environ 35,3 millions de dollars) sur Silo Finance, emprunté 10,8 millions de crvUSD, les a échangés en USDT et a soldé sa dette Aave. Il lui restait environ 42,7 millions de dollars de dette sur quatre autres plateformes, face à 253,7 millions de CRV (environ 132 millions de dollars).
Aucune source ne dit que ces jetons étaient verrouillés en veCRV, et un prêt n’est pas une attaque de gouvernance. Le cas compte parce que chaque pièce de cette machine, de l’efficacité des bribes à la valeur des récompenses d’une gauge, est libellée en CRV, et que le collatéral d’un seul homme pouvait faire bouger ce cours. Ce fut le cas à la fin. Le 13 juin 2024, The Block a rapporté, en citant Arkham Intelligence, qu’Egorov avait été liquidé pour 140 millions de dollars en CRV sur plusieurs protocoles, le jeton perdant plus de 25 % en 24 heures, à 0,262 dollar.
Après le pic : la même machine, des enjeux plus petits
Au 31 octobre 2026, DefiLlama affiche Convex à 519 millions de dollars de valeur totale verrouillée, soit environ 2,5 % de son pic, et la plateforme d’échange de Curve à 1,11 milliard, environ 4,6 %. Le CRV valait environ 0,285 dollar vers 10:00 UTC ce jour-là, et le CVX environ 1,99. La guerre s’est calmée et les contrats ont continué de tourner. Un tour de Votium brasse aujourd’hui autour de 300 000 dollars, moins de 2 % du pic d’avril 2022, et contribue encore à fixer où vont les émissions de Curve.
Le ve(3,3) : ce qu’apporte la copie, et ce qu’Aero a changé
Solidly : le modèle qui a lancé la famille
Le ve(3,3) réunit deux idées. « ve » est le vote escrow de Curve. « (3,3) » est un slogan de la théorie des jeux d’OlympusDAO : si tout le monde stake, tout le monde gagne, et si l’on vend, tout le monde y perd. Solidly, un échange décentralisé lancé sur Fantom en février 2022 et attribué par la CoinMarketCap Academy à Andre Cronje et Daniele Sestagalli, était construit autour de cette combinaison.
Il changeait trois choses par rapport à Curve. Les votants ne touchaient des frais que sur les pools pour lesquels ils avaient voté : un vote devenait un pari sur les échanges réels. Les positions verrouillées étaient des NFT, donc vendables ou empruntables, là où le veCRV ne bouge pas. Et les émissions dépendaient de la part mise en jeu : plus la part verrouillée de l’offre était grande, moins on émettait de nouveaux jetons, et un staker recevait de nouveaux jetons en proportion de sa part, de façon à lui épargner la dilution.
The Block a rapporté que ce lancement avait fait de Fantom, un temps, le troisième écosystème DeFi parmi les blockchains de couche 1 populaires. Cela n’a pas duré. Le 6 mars 2022, un développeur de la Fantom Foundation a annoncé sur Twitter que lui et Cronje partaient, sans donner de raison, et la staking or liquidity, measured at current market prices. It is the main size metric in DeFi.">TVL de Solidly et de Solidex, son optimiseur de rendement, a chuté de plus de 30 % en 24 heures.
Velodrome et Aerodrome : le ve(3,3) à grande échelle
Velodrome a transposé le modèle sur Optimism, où les données de DefiLlama commencent le 2 juin 2022. Aerodrome, sur Base et bâti sur la même base MetaDEX02 que Velodrome selon ses concepteurs, démarre le 29 août 2023. Dans leur modèle, tel qu’il a tourné jusqu’en octobre 2026, on verrouillait de l’AERO ou du VELO jusqu’à quatre ans (100 AERO pour quatre ans donnaient 100 veAERO, un an en donnait 25) et l’on votait une fois par epoch hebdomadaire. Les votants encaissaient les frais et les incitations des pools qu’ils soutenaient. Les fournisseurs de liquidité qui y plaçaient leurs jetons gagnaient les émissions à la place des frais.
Les verrouilleurs étaient protégés par un rebase : rebase = émissions hebdomadaires × (1 − offre de veAERO ÷ offre d’AERO)² × 0,5. Plus la part verrouillée est faible, plus le rebase est grand, versé aux détenteurs existants de veAERO pour limiter la dilution de leurs votes. À partir de l’epoch 67 environ, les votants pouvaient aussi faire bouger le taux d’émission de 0,01 % de l’offre à chaque epoch, à la majorité simple, une fonction appelée Aero Fed.
Le tableau de bord d’Aero compte 582 millions de dollars de revenus d’échange cumulés sur l’ensemble des protocoles au 31 octobre 2026, chiffre du protocole lui-même. Son meilleur trimestre est le dernier de 2024, à 111,2 millions de dollars. Le troisième trimestre 2026 a rapporté 25,8 millions.
Aero, 21 octobre 2026 : la fin du vote hebdomadaire
À cette date, à 20:00 heure de New York (22 octobre, 00:00 UTC), Aero est entré en service sur sept réseaux, fusionnant Aerodrome et Velodrome sur une nouvelle base de Dromos Labs. La fusion avait été annoncée en novembre 2025. La page de la mise à niveau indique que les émissions d’AERO et de VELO se sont arrêtées au lancement et que toutes les gauges ont été désactivées ; la dernière epoch de vote s’est close à 22:59 UTC le 21 octobre. Un AERO se convertit en un nouvel AERO, et un VELO en 0,044. Velodrome reste ouvert aux échanges sur quatre chaînes, sans incitations en jetons.
Pour la question « qu’est-ce que le ve(3,3) ? », cela change le temps du verbe sans mettre fin à l’idée. La page d’économie d’Aero affiche désormais « No voting. No epochs. » (en anglais, « ni vote ni epochs »). La FAQ de Dromos du 8 mai 2026 est plus précise : Aero dit « staking » là où Aerodrome disait « locking », et « allocating » là où il disait « voting », et un stake ne peut toujours pas être retiré avant son terme. Les détenteurs engagent toujours des jetons pour une durée et choisissent toujours quels pools reçoivent des récompenses. Ce qui disparaît, c’est le cycle hebdomadaire et le rebase. Le sAERO est, selon Aero, « la position que vous obtenez quand vous stakez de l’AERO pour une durée de votre choix » (notre traduction), détenue sous forme de NFT transférable, et sous l’Allocation prédictive, les récompenses et les revenus arrivent en continu. La page de la mise à niveau fixe, au lancement, un délai de 47 heures entre deux changements d’allocation, susceptible d’évoluer ; la FAQ de mai prévoyait 48 heures et une attente plus courte avec le temps.
Dromos donne deux raisons, qui visent le cœur de l’ancien dispositif. Les votants touchaient des « revenus historiques de frais de swap » (notre traduction) tout en dirigeant les récompenses de la semaine suivante, de sorte que des jetons pouvaient continuer d’affluer vers des pools devenus improductifs. Et les nouveaux pools devaient attendre le vote suivant avant de gagner quoi que ce soit. Un second mécanisme, les Gauge Caps, plafonne les récompenses de chaque pool à un multiple de ses revenus, avec un objectif de long terme d’environ 1,2x sur l’ensemble de la plateforme. Savoir si cela fait mieux que le vote reste à prouver : le protocole n’a démarré que fin octobre 2026.
| veCRV (Curve) | veAERO, veVELO (jusqu’au 21 oct. 2026) | sAERO (Aero) | |
|---|---|---|---|
| Durée | 1 semaine à 4 ans | Jusqu’à 4 ans | Une période choisie par le staker |
| Forme | Solde dégressif, non transférable | NFT | NFT, transférable |
| Rythme | Poids chaque jeudi, 00:00 UTC | Epochs hebdomadaires | Continu ; pas d’epochs |
| Orienter les récompenses | Vote sur les gauges | Vote sur les gauges | Allocation, délai de 47 heures au lancement |
| Protection contre la dilution | Aucune | Rebase | Rebase supprimé |
| Revenus des détenteurs | Part des frais du protocole, en crvUSD | Frais et incitations des pools votés | Revenus des pools alloués, au fil de l’eau |
Chiffres du tableau de bord d’Aero à 07:12 UTC le 31 octobre 2026 : 1,04 milliard de sAERO stakés, soit 48,8 % de l’offre, pour une durée moyenne de stake de 3,93 ans. La page de la mise à niveau prévoit une inflation réalisée d’environ 12 % par an, sous un plafond de 20 % au lancement. La TVL actuelle du tableau de bord, 319,39 millions de dollars, dépasse ce que DefiLlama recense pour les pools d’Aero, et nous gardons les deux chiffres séparés.
Pourquoi la veTokenomics s’est diffusée, et où elle craque
Ce que le modèle a résolu
Avant les verrous, les fermiers prenaient les émissions et les vendaient le jour même. La veTokenomics a répondu par un marché : le droit le plus précieux du système va à ceux qui ne peuvent pas vendre. Elle a donné aux protocoles un moyen de louer de la liquidité à la semaine plutôt que de l’acheter pour toujours, et elle a mis un prix visible sur l’attention, puisqu’une bribe est une cotation publique de ce que vaut la profondeur d’un pool. Les concepteurs de tokenomics l’ont beaucoup copiée, et « domine » était un mot juste pour sa place dans la conception des DEX à son sommet. Il l’est moins aujourd’hui.
Ses cinq points faibles
- Les votes deviennent mercenaires. Les verrous devaient récompenser la patience, mais l’article cité plus haut relie les résultats de vote sur Curve aux bribes.
- Le pouvoir se concentre. Une adresse détient 54,4 % des veCRV, et le contrôle se joue un étage au-dessus, avec le vlCVX. Les prêts du fondateur de Curve en 2023 ont montré le même risque côté jeton.
- Les verrous sont illiquides. Le veCRV n’a aucune sortie pendant quatre ans au plus. Le cvxCRV en offre une, au prix du marché. Les NFT à la Solidly pouvaient se vendre, là encore au prix du marché.
- Tout dépend du cours du jeton. Les émissions diluent ceux qui ne verrouillent pas, et les bribes comme les boosts ne valent que ce que vaut le jeton. Le CRV est passé d’environ 6,10 dollars au pic de janvier 2022 à environ 0,285, et les bribes annuelles de Votium de 194,8 millions de dollars en 2022 à 20,1 millions en 2025.
- Les récompenses regardent en arrière. Les votes hebdomadaires paient l’activité de la semaine passée, ce qui est la critique de Dromos lui-même et la raison qu’il a donnée pour remplacer le système.
La capture de gouvernance coiffe les cinq. Mochi n’avait besoin que d’argent, et ce qui se tenait en travers de son chemin était un multisig de neuf membres.
Pendle et Aero ont tous deux changé la recette
Aero n’est pas la seule équipe à retoucher le modèle. Pendle a arrêté les nouveaux verrous de vePENDLE en janvier 2026 au profit du sPENDLE, comme l’explique notre leçon sur Pendle. Les deux changements diffèrent : Pendle a abandonné le verrou long, tandis qu’Aero a gardé des stakes longs (3,93 ans en moyenne) et abandonné le cycle hebdomadaire. Au 31 octobre 2026, le veCRV de Curve fonctionne toujours comme décrit plus haut. Le premier test de la version d’Aero, ce sont ses propres revenus : le tableau de bord affichait 7,6 millions de dollars pour le quatrième trimestre à ce stade le 31 octobre, avec un total projeté de 19,9 millions contre 25,8 millions au troisième.
Comment lire un ve-token avant d’y toucher
Rien de tout cela n’est un conseil, et rien ici ne classe un jeton. Voici les questions que nous poserions à n’importe quel dispositif de vote escrow :
- Quelle est la durée du verrou, et n’existe-t-il vraiment aucune sortie avant l’échéance ?
- La position peut-elle être transférée, et si oui, quelle est aujourd’hui la décote sur le marché de revente ?
- Qui détient la plus grosse part des votes, et par quel étage ?
- Quelle part de ce que touchent les détenteurs vient des frais d’échange, et quelle part des bribes ou de nouveaux jetons ?
- Que coûtent les émissions par an, comparées aux frais, en dollars ?
- Que deviennent les bribes et les récompenses si le jeton perd 50 % ?
- Qui peut arrêter les récompenses d’un pool, et cette décision peut-elle être annulée ?
- Le protocole fonctionne-t-il encore comme le disent les documents que vous lisez ? Aero montre qu’un dispositif peut changer en une journée.
Fiscalité et régulation pour le lecteur français
Les récompenses de vote escrow et les bribes ne font l’objet, à notre connaissance, d’aucune position de l’AMF, de l’ACPR ou de la DGFiP qui les vise en tant que telles. Le traitement fiscal des opérations DeFi n’est pas tranché en France : savoir si les revenus en crvUSD, le CRV boosté ou les jetons de bribes constituent une plus-value, un revenu ou autre chose n’est pas réglé.
Le seul repère solide concerne les cessions. Selon la page de questions-réponses de l’administration fiscale sur les actifs numériques, les plus-values réalisées par un particulier dans la gestion de son patrimoine privé sont imposées au prélèvement forfaitaire unique de 31,4 % (12,8 % d’impôt et 18,6 % de prélèvements sociaux), avec la possibilité d’opter pour le barème progressif. Pour comparaison, l’administration américaine traite les récompenses de staking comme un revenu dès que le contribuable en a la maîtrise, dans sa Revenue Ruling 2023-14, sans que le cas des bribes soit tranché. Consultez notre guide de la fiscalité des cryptos en France, et gardez la trace de chaque récompense réclamée avec sa valeur en euros le jour même.



