Le procureur général de l’Utah a engagé des poursuites pénales contre KalshiEX LLC, la société qui exploite le marché de prédiction Kalshi, et cite à comparaître ses deux cofondateurs, Tarek Mansour (directeur général) et Luana Lopes Lara (directrice des opérations), comme codéfendeurs. L’acte d’accusation, daté du 28 octobre 2026 et déposé devant la Third Judicial District Court du comté de Salt Lake, énumère 14 chefs : 13 délits graves (felonies) et un délit mineur (misdemeanor). Ils reposent sur douze paris sportifs de 4 à 30 $ placés en septembre depuis l’Utah par un agent infiltré de l’État.
Ces poursuites pénales contre Kalshi sont des accusations, pas des constats. Le document est une Information adossée à une déclaration sous serment de cause probable, c’est-à-dire les pièces dont un procureur se sert pour ouvrir un dossier. Aucun tribunal ne s’est prononcé sur les faits, et en vertu de la présomption d’innocence, Kalshi, Tarek Mansour et Luana Lopes Lara sont présumés innocents.
« Le jeu est illégal dans l’Utah, que l’on place le pari, que l’on organise la partie ou qu’on en fasse la promotion », a déclaré le procureur général Derek Brown, cité par The Block, Decrypt et FOX 13. Kalshi a répondu par la voix d’un porte-parole : « C’est un abus de pouvoir insensé ; l’Utah fait clairement de la politique. » La société ajoute : « Nous avons hâte de mettre fin à cette affaire devant un tribunal, comme nous l’avons fait en Arizona. »
Les charges sont tombées le 28 octobre, soit deux jours après le dépôt d’une plainte fédérale des États-Unis et de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC) visant à stopper l’action de l’Utah contre Kalshi, annoncée le 27 octobre et racontée dans notre article sur la plainte des États-Unis et de la CFTC contre l’Utah. L’État avait déjà assigné Kalshi au civil le 20 octobre, comme nous l’avons détaillé dans notre papier sur l’action civile qui vise aussi deux sociétés de Susquehanna. Cette fois, le dossier est pénal, et blockchain that runs exactly as written when it is called, holding and moving funds according to its code, without an intermediary able to change the outcome.">smart contract holding reserves of two or more tokens, supplied by users, that a decentralized exchange uses to execute trades automatically at a price set by a formula.">pool diverge, compared with simply holding the same tokens in a wallet. It becomes permanent when the provider withdraws.">il met en cause deux personnes physiques.
Kalshi poursuites pénales : ce que disent les 14 chefs, un par un
L’agent spécial Scott Eggerman, du bureau du procureur général, a signé la déclaration sous serment le 28 octobre à 12 h 41 (heure des Rocheuses, MDT). Le procureur général adjoint chargé du pénal, Stewart M. Young, a autorisé le dépôt le même jour, et deux autres procureurs adjoints, Christopher White et Wesley R. Stapley, figurent aussi côté accusation. Le numéro de dossier et le nom du juge sont en blanc dans la copie publiée.
Le chef n° 1 est le plus lourd : « schéma d’activité illégale », un délit grave du deuxième degré, fondé sur une loi de l’Utah proche des textes anti-racket, pour la période du 13 au 26 septembre 2026 dans les comtés de Salt Lake et de Davis. La thèse de l’État tient en trois temps : Kalshi prélève des frais sur chaque pari, chaque pari relève selon lui du jeu en ligne illégal, et ces frais servent à faire tourner l’entreprise, que le texte qualifie d’« enterprise ».
Les chefs n° 2 à 13 sont des délits graves du troisième degré pour promotion de jeu en ligne, un par pari. Le chef n° 14, promotion de jeu d’argent au sens général, est un délit mineur de classe A qui couvre toute la période : il affirme que Kalshi a tiré un avantage économique des mises de l’agent et l’a aidé à les placer.
Chaque chef est rédigé contre KalshiEX LLC, « directement ou en tant que partie », et ajoute que les faits ont été autorisés ou « imprudemment tolérés » par le conseil d’administration ou par des dirigeants de haut niveau. Les fondateurs apparaissent comme codéfendeurs dans l’intitulé du dossier et sont rattachés à l’entreprise dans la déclaration. Reuters, KUER et FOX 13 rapportent que la société et ses deux fondateurs sont poursuivis. Les articles qui parlent de 14 délits graves, ou de 14 chefs pour chaque fondateur, ne correspondent pas au document.
FOX 13 a indiqué que Tarek Mansour et Luana Lopes Lara ont reçu une citation à comparaître, ce qui correspond à l’intitulé « Co-Defendant Information (Summons) ». Aucune arrestation n’a été signalée.
Douze paris de 4 à 30 $ placés depuis les comtés de Salt Lake et de Davis
L’opération a commencé le 13 septembre 2026. L’agent Eggerman a ouvert un compte sur le site de Kalshi sous un nom d’emprunt, avec une carte de débit Visa de couverture, une adresse et un numéro de téléphone de l’Utah et un compte dans une banque de l’Utah. Avant chaque session, précise la déclaration, il a vérifié que sa géolocalisation et son adresse IP publique le situaient bien dans l’Utah. Kalshi lui a aussi demandé de confirmer sa position par les services de localisation avant son premier pari, ce qu’il a fait.
Pendant les douze jours suivants, il a parié sur cinq compétitions : la NFL, le football universitaire (NCAA), la Major League Soccer, la Major League Baseball et la NHL. Plusieurs paris portaient sur des équipes locales : les Utah Utes, les Utah State Aggies, le Real Salt Lake et l’Utah Mammoth. Pour chacun, la déclaration donne la mise, la probabilité de gain affichée par la plateforme, les frais et le résultat.
| Date (2026) | Pari | Mise | Probabilité affichée | Frais | Résultat |
|---|---|---|---|---|---|
| 13 sept. | Cowboys battent les Giants (NFL) | 10,00 $ | 34 % | 0,44 $ | Perdu : 9,99 $ |
| 14 sept. | Utah devant Utah State de 27,5 points (NCAA) | 5,00 $ | 53 % | 0,16 $ | Gagné : 4,13 $ |
| 14 sept. | Real Salt Lake et Vancouver marquent tous deux (MLS) | 5,00 $ | 66 % | 0,13 $ | Perdu : 4,99 $ |
| 20 sept. | Eagles-Titans à égalité après le premier quart-temps (NFL) | 5,00 $ | 25 % | 0,25 $ | Perdu : 5,00 $ |
| 20 sept. | Eagles-Titans : plus de 7,5 points au quatrième quart-temps | 5,00 $ | 89 % | 0,03 $ | Gagné : 0,63 $ |
| 20 sept. | Eagles-Titans : plus de 39,5 points dans le match | 5,00 $ | 48 % | 0,18 $ | Gagné : 5,04 $ |
| 20 sept. | Brewers ne gagnent pas de plus de 1,5 point (MLB) | 10,00 $ | 48 % | 0,18 $ | Perdu : 9,99 $ |
| 20 sept. | Colts battent les Chiefs (NFL) | 5,00 $ | 29 % | 0,24 $ | Perdu : 5,00 $ |
| 23 sept. | Troy bat Utah State (NCAA) | 20,00 $ | 44 % | 0,78 $ | Perdu : 20,00 $ |
| 23 sept. | Utah Mammoth bat l’Avalanche (NHL) | 30,00 $ | 66 % | 0,70 $ | Gagné : 14,40 $ |
| 24 sept. | Michael Penix Jr. : plus de 200 yards à la passe (NFL) | 4,00 $ | 53 % | 0,13 $ | Gagné : 3,30 $ |
| 24 sept. | Bijan Robinson : plus de 50 yards à la course (NFL) | 10,87 $ | 81 % | 0,14 $ | Gagné : 2,37 $ |
En additionnant les montants de la déclaration, les douze mises totalisent 114,87 $ et les frais 3,36 $. Les frais les plus élevés, 0,78 $, portent sur le pari de 20 $ sur Troy ; les plus bas, 0,03 $. Six paris ont été gagnés et six perdus. De si petites sommes suffisent pour le chef n° 1 : l’Utah considère chaque frais comme le produit d’un jeu illégal, et la déclaration présente les douze paris comme les épisodes 1 à 12 d’un même schéma.

Le document décrit aussi le modèle économique : Kalshi gagne de l’argent grâce à des « frais de transaction pondérés » prélevés sur chaque pari, et reverse une partie de ses revenus à des teneurs de marché par des programmes d’incitation. Cela relie le dossier pénal au dossier civil, où l’Utah a assigné deux sociétés de Susquehanna en tant que teneurs de marché, mais l’Information ne nomme aucun teneur de marché et n’en poursuit aucun. Elle désigne la plateforme comme un site web et une application mobile baptisée « Kalshi: Trade Football & More ».
Fondateurs de Kalshi inculpés : leurs propres mots sur le contrôle de l’entreprise
L’État ne prétend pas que Tarek Mansour ou Luana Lopes Lara ont placé des paris, envoyé des messages ou géré le compte de l’agent. Il les rattache au dossier par des enregistrements publics de leurs propres déclarations, que l’agent dit avoir retrouvés et examinés pendant l’enquête.
Dans ces enregistrements, selon la déclaration, Tarek Mansour affirme exercer un contrôle « substantiel et direct » sur les décisions, la stratégie et les opérations de Kalshi, superviser directement les employés et avoir une autorité pratique sur le travail à faire et la manière de le faire. Luana Lopes Lara, d’après le document, aurait dit que le fonctionnement interne de Kalshi est « centralisé sur elle », qu’elle exerce elle aussi un contrôle substantiel et direct, et qu’elle supervise le produit, le design, l’ingénierie, les marchés et le marketing.
Les paragraphes 23 et 24 formulent ensuite la même accusation pour chacun : en tant que cofondateur et dirigeant, chacun aurait acquis ou conservé le contrôle d’une entreprise, Kalshi, par un schéma d’activité illégale et participé à la conduite de ses affaires par ce biais. Le document n’allègue rien de plus personnel.
Cette exposition personnelle est une nouveauté pour une société que la CFTC régule. L’agence partage la thèse de Kalshi selon laquelle les échanges sur les marchés de prédiction relèvent de sa compétence exclusive, a rapporté Reuters. Réponse de Derek Brown, dans une déclaration à FOX 13 : « Appeler cela un “marché de prédiction” ne change pas ce que c’est, et être enregistré au niveau fédéral ne place pas une entreprise au-dessus de la loi. » Il a dit à KUER : « Un tribunal fédéral a déjà jugé que les lois de l’Utah sur les jeux d’argent s’appliquent à Kalshi. Kalshi a continué à prendre des paris d’habitants de l’Utah malgré tout. C’est illégal, et nous y mettons un terme. »
Le volet pénal fait suite à une décision fédérale perdue par Kalshi dans l’Utah
La déclaration retrace le chemin qui mène aux poursuites. Kalshi a assigné le gouverneur Spencer Cox et d’autres responsables de l’Utah devant un tribunal fédéral le 23 février 2026, en demandant que le Commodity Exchange Act soit jugé prééminent sur les lois de l’État en matière de jeux d’argent. Le 4 août, le juge fédéral Robert J. Shelby a estimé que ce n’était pas le cas et a accordé le jugement sommaire à l’État. Kalshi a fait appel, et le 8 septembre la cour d’appel du dixième circuit lui a refusé une injonction pendant la procédure.
Le compte infiltré a été ouvert cinq jours plus tard. Selon la déclaration, malgré ces deux décisions, « Kalshi, Tarek Mansour et Luana Lopes Lara ont continué à fournir ou à proposer de fournir des jeux d’argent en ligne » dans l’Utah.
| Date (2026) | Événement |
|---|---|
| 23 février | Kalshi assigne le gouverneur Cox et des responsables de l’Utah devant la justice fédérale (dossier 2:26-cv-00151) |
| 4 août | Le juge Shelby estime que le droit fédéral ne prime pas sur les lois de jeu de l’Utah |
| 8 septembre | La cour d’appel du dixième circuit refuse à Kalshi une injonction pendant l’appel |
| 13 septembre | L’agent ouvre le compte infiltré et place le premier pari |
| 24 septembre | Les deux derniers paris sont placés ; les derniers matchs sont réglés le 26 septembre |
| 20 octobre | L’Utah assigne Kalshi et deux sociétés de Susquehanna dans une procédure civile |
| 26-27 octobre | Les États-Unis et la CFTC déposent puis annoncent une plainte fédérale contre l’Utah |
| 28 octobre | Information pénale signée et autorisée pour dépôt |
Deux procédures courent désormais face à face. Devant la justice fédérale, Washington soutient que seule la CFTC peut contrôler les contrats de Kalshi. Dans un tribunal du comté de Salt Lake, l’Utah traite ces mêmes contrats comme des infractions.

L’Arizona avait tenté des poursuites pénales en mars, un juge fédéral les a bloquées
L’Utah est le deuxième État à passer au pénal. Selon Reuters, seul l’Arizona avait déjà engagé une procédure pénale contre Kalshi, qu’un juge fédéral a ensuite bloquée. L’Arizona avait déposé ses charges en mars 2026. D’après KUER, l’État cherche maintenant à relancer son dossier après une décision de la cour d’appel du neuvième circuit favorable au Nevada.
Quand Kalshi promet d’arrêter l’affaire de l’Utah comme celle de l’Arizona, elle évoque cette voie fédérale. On ne sait pas si elle demandera à un juge fédéral de l’Utah de suspendre les poursuites, et le terrain y est moins favorable : le juge Shelby a déjà tranché contre Kalshi sur la primauté du droit fédéral.
Cours d’appel divisées : la Cour suprême est saisie
Derrière tous ces dossiers, une seule question : un marché enregistré auprès de la CFTC peut-il être soumis aux lois d’un État sur les jeux d’argent ? Les cours d’appel fédérales ne répondent pas de la même façon. Decrypt dresse le tableau : le troisième circuit a donné raison à Kalshi face au New Jersey en avril, tandis que les sixième et neuvième circuits ont suivi l’Ohio, le Tennessee et le Nevada en août et en septembre. Le New Jersey a demandé à la Cour suprême de trancher, soutenu par 39 autres États et le district de Columbia, selon Decrypt. Reuters s’attend à ce que la Cour suprême ait le dernier mot.
Les ligues sportives prennent aussi position. Notre article sur l’accord de la NBA avec la CFTC et le soutien de la NFL aux États devant la Cour suprême couvre ce volet du bras de fer.
Des contrats sportifs, pas les marchés crypto de Kalshi
Chaque pari de l’Information porte sur un événement sportif. Aucun ne concerne le bitcoin ou un autre contrat crypto, et le document ne mentionne pas du tout la crypto.
Les traders de crypto ont pourtant des raisons de suivre le dossier. Kalshi propose des contrats sur le bitcoin, et les paris sur le bitcoin entre Kalshi et Polymarket ont atteint 2,7 milliards de dollars en une seule semaine, selon ce que nous racontions dans notre point sur les volumes crypto des marchés de prédiction. En octobre, Kalshi a aussi annoncé qu’elle permettrait d’emprunter contre du bitcoin pour déposer une marge sur ses contrats perpétuels, et le portefeuille Phantom a ouvert les marchés Kalshi à ses utilisateurs américains. Une procédure pénale qui nomme les fondateurs pèse sur la société qui exploite ces produits, même si les chefs se limitent au sport.
Paris sur Kalshi depuis la France : ce que change (ou pas) le dossier de l’Utah
Pour un lecteur français, l’affaire se joue dans l’Utah et en droit fédéral américain. Elle ne modifie rien aux règles européennes, et les contrats de Kalshi sont libellés en dollars, sans équivalent en euros affiché dans les documents.
En France, l’offre de paris sportifs en ligne est réservée aux opérateurs agréés par l’Autorité nationale des jeux (ANJ), et les produits dérivés sur actifs numériques relèvent de l’Autorité des marchés financiers (AMF). Aucune action de ces autorités visant Kalshi n’a été rapportée dans les sources consultées. La question de la frontière entre pari et produit financier, que l’Utah tranche par la loi pénale, se pose donc ici sous d’autres textes, avec d’autres régulateurs.
Qu’est-ce qu’un marché de prédiction, et pourquoi des États parlent de jeu d’argent ?
Un marché de prédiction permet d’acheter des contrats qui paient si un événement se produit, comme la victoire d’une équipe ou le passage d’un prix au-dessus d’un seuil. Kalshi affirme que ses contrats sont des produits dérivés encadrés au niveau fédéral, sous la supervision de la CFTC. Plusieurs États, dont l’Utah, jugent qu’un contrat sur le score d’un match est un pari sportif sous un autre nom et qu’il exige une licence de jeu de l’État. Notre fiche du projet Kalshi explique le fonctionnement de la plateforme et recense ses différends avec les États.
Ce que l’on ignore encore
La copie publiée de l’Information laisse plusieurs blancs, et les articles parus jusqu’ici n’en comblent qu’une partie.
- Le numéro de dossier et le juge ne sont pas indiqués, et aucune date de première comparution n’a été rapportée.
- On ignore si les citations à comparaître ont été signifiées, et si Tarek Mansour et Luana Lopes Lara se présenteront en personne.
- Le document ne dit pas quelles peines l’Utah réclamera, contre la société ou contre les fondateurs.
- Kalshi n’a pas dit si elle demanderait à un tribunal fédéral de suspendre les poursuites, comme en Arizona, ni si la CFTC évoquera le volet pénal dans sa propre plainte contre l’Utah.
- Aucun changement du service de Kalshi pour les habitants de l’Utah n’a été signalé.
Aucun commentaire distinct de Tarek Mansour ou de Luana Lopes Lara n’a été rapporté, et aucune écriture de réponse déposée en justice n’avait été retrouvée à la mi-journée du 29 octobre. Le prochain jalon est la première audience devant la Third Judicial District Court, dès qu’une date sera fixée.
