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Blockchain et musique : royalties, horodatage et ce qui a vraiment marché

Blockchain musique : les royalties par contrat intelligent ont peu rapporté, mais un horodatage Bitcoin gratuit a convaincu un tribunal français.

Débutant 22 min de lectureMis à jour À lire d'abord : Blockchain immobilier : cadastre, tokens et rôle du notaire
Un contrat signé, une balance de justice, une chaîne, un mégaphone et des pièces
Sommaire
  1. Blockchain musique : la promesse de royalties versées par du code
  2. Tiny Human d’Imogen Heap : 133,20 $ via un contrat intelligent
  3. Royal, les NFT musicaux et la question des titres financiers
  4. Pourquoi les royalties automatiques sont plus difficiles qu’un contrat intelligent
  5. L’horodatage blockchain, une preuve d’antériorité
  6. Ce que disent les tribunaux et la loi de l’horodatage blockchain
    1. France : un jugement de première instance à Marseille
    2. France : l’e-Soleau reste la voie officielle
    3. Italie : la loi donne à un registre distribué l’effet d’un horodatage
    4. Union européenne : horodatages eIDAS et nouveaux registres électroniques
    5. États-Unis et Royaume-Uni : l’enregistrement, pas la blockchain
  7. Comment faire un horodatage blockchain gratuit pour une chanson ou un dessin
  8. Bilan : les plateformes de royalties s’effacent, l’horodatage reste

Le 20 mars 2025, le tribunal judiciaire de Marseille a admis qu’une empreinte numérique inscrite dans la blockchain du Bitcoin serve de preuve : une maison de mode détenait bien les droits sur des dessins réalisés des années plus tôt. Dix ans auparavant, la chanteuse britannique Imogen Heap avait utilisé une blockchain pour rémunérer automatiquement les artisans d’une chanson, et celle-ci avait rapporté 133,20 $. La technologie est la même dans les deux histoires. Une seule a fonctionné.

Ce contraste résume le sujet de la blockchain dans la musique et, plus largement, de la propriété intellectuelle. La grande promesse, des royalties versées par du code à l’instant où un titre est écouté, s’est en grande partie éteinte : les plateformes qui l’ont tentée ont fermé, changé de métier ou sont restées confidentielles. La promesse discrète, une preuve datée qu’un fichier existait tel jour, coûte peu, souvent rien, et commence à figurer dans des jugements et dans la loi.

Cette leçon prolonge notre leçon sur le cadastre et l’immobilier, qui se terminait sur un constat proche : une blockchain peut enregistrer un document et sa date, mais elle ne décide pas de qui possède quoi. Nous séparons ici les deux usages, avec les chiffres que chaque expérience a produits, puis nous regardons ce que disent le droit français, l’Italie, l’Union européenne, les États-Unis et le Royaume-Uni de l’horodatage blockchain. Les faits sont arrêtés à octobre 2026.

Blockchain musique : la promesse de royalties versées par du code

Une même chanson porte plusieurs droits. smart contract holding reserves of two or more tokens, supplied by users, that a decentralized exchange uses to execute trades automatically at a price set by a formula.">pool diverge, compared with simply holding the same tokens in a wallet. It becomes permanent when the provider withdraws.">Il y a l’enregistrement, détenu en général par un label ou par l’artiste, et il y a l’œuvre, partagée entre auteurs, compositeurs et éditeurs. Chaque côté a ses organismes de collecte, ses contrats et ses pourcentages. Quand un titre est écouté en streaming, l’argent circule du service vers les labels, les distributeurs, les éditeurs et les sociétés de gestion collective avant qu’une partie n’atteigne ceux qui ont créé le morceau.

Les montants sont considérables. Spotify affirme avoir versé plus de 11 milliards de dollars à l’industrie musicale en 2025, soit plus de 10 % de plus qu’en 2024, et son responsable de la musique, Charlie Hellman, parle de la plus forte somme annuelle jamais versée à la musique par un détaillant, dans une note du 28 janvier 2026 (en anglais). La plainte de nombreux artistes ne porte pas sur la taille du gâteau. Elle porte sur la lenteur et l’opacité du chemin que suit leur part.

C’est là que l’argument de la blockchain est entré en scène, à partir de 2015. Un contrat intelligent est un programme stocké sur une blockchain, qui s’exécute exactement comme il a été écrit. On lui donne un paiement et une liste de portefeuilles avec des pourcentages, et il répartit l’argent dans la même transaction : 50 % à la chanteuse, 25 % au producteur, 25 % à la coauteure, sans service de gestion et avec une trace publique de chaque versement. Notre panorama des usages de la blockchain donne la vue d’ensemble des secteurs.

Tiny Human d’Imogen Heap : 133,20 $ via un contrat intelligent

Imogen Heap, chanteuse et productrice britannique, a sorti son titre « Tiny Human » fin 2015 comme cas d’essai de Mycelia, son projet pour une rémunération plus juste des créateurs de musique. Le morceau était vendu par Ujo Music, un projet de l’éditeur de logiciels Ethereum ConsenSys, et les paiements étaient répartis entre les contributeurs par un contrat intelligent sur Ethereum.

Selon le journaliste David Gerard, sceptique reconnu du secteur, qui a publié les chiffres de versement, le titre s’est vendu à 222 exemplaires à 60 cents pièce, soit 133,20 $ au versement d’août 2016. Il a été retiré de la vente au cours de 2016. Pour l’acheter, un fan devait posséder un portefeuille Ethereum et des ethers, ce qui voulait dire, à l’époque, acheter d’abord des bitcoins sur une plateforme puis les convertir. Gerard juge le parcours « ridiculement bogué » (traduit de l’anglais), et cite un acheteur sur Reddit qui prévient que le montant exact d’ethers relevait « un peu du pari ».

Ujo a retenté sa chance fin 2017 avec « EGO », un album du producteur RAC. Gerard a compté 139 jetons EGO à l’adresse du jeton sur Ethereum, qu’il prend pour le nombre de ventes, et estime les recettes à environ 1 390 $. L’album était aussi sur Spotify. Les fichiers musicaux étaient servis depuis le stockage en nuage S3 d’Amazon, pas depuis un réseau décentralisé. Ujo a déclaré au site professionnel Music Ally, cité par Gerard, que RAC avait gagné le premier jour davantage en pourboires qu’en ventes. Gerard ajoute que les ventes étaient de toute façon minimes.

L’équipe était lucide sur sa position : Gerard la cite se décrivant comme quelques technologues enthousiastes munis d’un marteau spécial, à la recherche du bon clou (traduit de l’anglais). Le rail de paiement a fonctionné : l’argent allait où le contrat le disait. Ce qui n’existait pas, c’était un public prêt à acheter de la musique avec un portefeuille crypto, ni une raison pour les auditeurs de quitter les services qu’ils utilisaient déjà.

Un smartphone, quelques billets, des nœuds de réseau reliés et une poignée de main
Tiny Human répartissait ses paiements par contrat intelligent sur Ethereum et a rapporté 133,20 $ pour 222 ventes en août 2016.

Nous n’avons trouvé aucune annonce de fermeture d’Ujo ni aucune activité après ces sorties dans les sources consultées. Nous ne donnons donc pas de date de fin.

Royal, les NFT musicaux et la question des titres financiers

La seconde vague est venue avec l’engouement pour les NFT en 2021. Un NFT est un jeton doté d’une identité propre sur une blockchain, et les plateformes musicales l’ont employé de deux façons : comme objet de collection (une édition limitée d’un titre ou d’un album) et comme droit sur des revenus futurs.

Royal a pris la seconde voie. La société, dirigée par le DJ Justin Blau (alias 3LAU) et par JD Ross, a levé 16 millions de dollars en amorçage en août 2021 auprès de Paradigm et Founders Fund, puis 55 millions de dollars en série A en novembre 2021, avec notamment Andreessen Horowitz (a16z), The Chainsmokers et Nas parmi les investisseurs. Elle vendait ce qu’elle appelait des « actifs numériques limités » : des jetons donnant droit à une part des royalties de streaming d’un morceau. Le premier test a été le single de 3LAU lui-même, « Worst Case » : MusicTech rapportait le 27 septembre 2021 que 50 % de ses droits de streaming iraient à 333 fans, avant la sortie du 8 octobre 2021.

Des noms plus gros ont suivi. Le lancement de janvier 2022 avec le rappeur Nas a planté peu après son ouverture et la création des jetons a été repoussée, selon The Block le 12 janvier 2022. Diplo a vendu des parts de royalties de « Don’t Forget My Love » en mars 2022, The Chainsmokers ont proposé 4 000 jetons liés à leur album « So Far So Good » le 17 mai 2022, et les premiers versements aux détenteurs sont arrivés en juillet 2022. En octobre 2026, le site de Royal présente la société comme de « l’argent programmable pour les créateurs » et non plus comme une place de marché de royalties. Nous n’avons pas pu confirmer la date à laquelle la place de marché s’est arrêtée, et nous n’en donnons donc aucune.

Les jetons de royalties soulèvent aussi une question juridique que les objets de collection évitent. Si vous achetez un jeton parce que vous attendez un revenu du travail d’autrui, un régulateur peut y voir un contrat d’investissement, c’est-à-dire un titre financier en droit américain. Le signal le plus net à ce jour ne concernait pas la musique. Le 13 septembre 2023, la SEC a conclu un accord avec Stoner Cats 2 LLC, la société d’une série animée, qui avait vendu plus de 10 000 NFT à environ 800 $ pièce le 27 juillet 2021, pour environ 8 millions de dollars. La SEC a jugé que ces NFT étaient des cryptoactifs constituant des titres, vendus sans enregistrement. La société a accepté une pénalité civile de 1 million de dollars sans reconnaître ni contester les constats. L’ordonnance relève aussi que les NFT rapportaient à la société 2,5 % de royalties sur chaque revente.

Cette décision vaut pour un cas, sur ses faits propres, et elle ne dit pas que tout NFT est un titre financier. Elle montre en revanche le risque que court toute plateforme qui vend aux fans une part de royalties futures sans les informations qu’exige le droit américain des valeurs mobilières. Nous n’avons pas vérifié de décision française ou européenne comparable sur des NFT de royalties musicales, et nous n’en citons donc aucune.

Pourquoi les royalties automatiques sont plus difficiles qu’un contrat intelligent

Les histoires de Heap et de Royal butent sur la même limite. Un contrat intelligent ne sait que ce qu’on lui dit. Il ne peut pas découvrir seul qui a écrit un morceau, quelle part chaque auteur a négociée, si un échantillon a été autorisé, ni combien de fois le titre a été écouté sur un service qui ne publie pas ses journaux sur une blockchain. Quelqu’un doit lui fournir ces données, et ce quelqu’un est un oracle : une source à laquelle le contrat doit faire confiance.

Dans la musique, les sources de confiance existent déjà. Ce sont les labels, les éditeurs, les distributeurs et les sociétés de gestion collective, qui détiennent les contrats et les compteurs d’écoutes. Si leurs données sont fausses ou incomplètes, un contrat intelligent paie les mauvaises personnes plus vite et plus visiblement, ce qui n’est pas une amélioration. Si elles sont justes, ces acteurs peuvent payer sans blockchain. C’est pourquoi la plupart des projets sérieux ont fini par travailler sur la couche des données (qui possède quoi) plutôt que sur le rail de paiement.

La société de gestion collective italienne, la SIAE, en donne la version institutionnelle. Elle a annoncé un partenariat avec la blockchain Algorand le 6 décembre 2019, après avoir d’abord développé le projet sur Hyperledger avec l’université La Sapienza de Rome et la start-up Blockchain Core. Elle a donné deux raisons à ce changement : la nature publique d’Algorand « par conception » et ses performances élevées, un arbitrage que nous expliquons dans blockchains publiques et privées. Le 24 mars 2021, l’agence Italpress rapportait que plus de 4 millions de NFT avaient été créés dans la semaine pour représenter les droits de plus de 95 000 auteurs de la SIAE.

Ces jetons forment un registre de droits, un enregistrement public de métadonnées. Rien de ce que nous avons trouvé ne montre que la SIAE verse des royalties par leur intermédiaire, et nous n’avons trouvé aucune mise à jour sur l’état du projet en 2026. Le cas est utile justement parce qu’il est modeste : une société qui détient déjà les données en a placé une copie sur un registre public, sans changer qui décide ni qui paie.

L’horodatage blockchain, une preuve d’antériorité

Le second usage part d’un principe simple du droit d’auteur. En France, l’article L111-1 du Code de la propriété intellectuelle donne à l’auteur d’une œuvre de l’esprit un droit de propriété sur son œuvre du seul fait de sa création : on ne dépose pas une chanson, une photo ou un texte pour en être titulaire. Le Copyright Office américain dit la même chose dans sa FAQ générale : l’œuvre est protégée dès sa création et sa fixation sur un support (en anglais). Au Royaume-Uni, le gouvernement précise que la protection est automatique, sans démarche ni frais, et qu’il n’existe aucun registre des œuvres protégées. L’Italie suit le même principe.

Les créateurs ont donc un problème de preuve. Si quelqu’un copie votre refrain ou votre modèle et prétend l’avoir créé le premier, vous devez montrer que votre version existait avant. Les brouillons sur un ordinateur portent des dates que n’importe qui peut modifier. Une blockchain peut aider ici, sans stocker l’œuvre elle-même.

L’outil est une empreinte, ou hash : une courte signature calculée à partir d’un fichier. Changez un pixel ou une note, et l’empreinte change entièrement, ce que détaille notre guide sur la cryptographie et les fonctions de hachage. Écrivez cette empreinte dans un bloc, et la position du bloc dans la chaîne lui donne une date que personne ne peut déplacer discrètement par la suite, pour les raisons exposées dans pourquoi une blockchain est immuable.

OpenTimestamps, un projet libre, fait exactement cela sur Bitcoin. Son site en énonce la portée sans détour : un horodatage prouve que des données existaient avant un certain instant (traduit de l’anglais). Le site indique que l’empreinte est calculée dans votre navigateur, de sorte que seule l’empreinte quitte votre ordinateur. Les serveurs de calendrier publics sont gratuits, sans compte, et vivent de dons : l’utilisateur ne paie rien. La confirmation dans la blockchain Bitcoin prend quelques heures, après quoi la preuve peut être complétée et vérifiée sur un bloc précis.

Les limites sont tout aussi concrètes. Un horodatage prouve quand un fichier existait. Il ne prouve ni qui l’a fait, ni s’il est original, ni à qui il appartient. Quelqu’un qui copie votre œuvre peut horodater la copie avant que vous n’horodatiez l’original. Et l’horodatage ne crée aucun droit : le droit d’auteur existe déjà depuis la création, et l’horodatage n’est qu’un élément de preuve d’une date. Cette lecture est la nôtre, tirée de ce que l’outil revendique et de ce qu’il ne revendique pas, et elle correspond à la façon dont les juges ont traité ces preuves jusqu’ici.

Nous avons appliqué le même raisonnement aux diplômes dans notre leçon sur l’identité numérique et les diplômes sur blockchain : la chaîne vérifie qu’un document n’a pas changé, pas qu’il était vrai.

Ce que disent les tribunaux et la loi de l’horodatage blockchain

France : un jugement de première instance à Marseille

L’affaire citée en ouverture est AZ Factory contre Valeria Moda, jugée par la première chambre civile du tribunal judiciaire de Marseille le 20 mars 2025 (n° 23/00046), relayée le 4 avril 2025 par le site d’actualité juridique Legalis et le 12 août 2025 par un blog d’étudiants d’un master en cyberjustice, qui donne le numéro du dossier. C’est un jugement de première instance. AZ Factory vend des pyjamas sous les noms « Love With Alber » et « Hearts with Alber », d’après des croquis du créateur Alber Elbaz. Sur un marché, elle a trouvé des vêtements identiques à ses modèles mais de bien moindre qualité, et a assigné.

Pour établir ses droits, AZ Factory a produit deux rapports d’horodatage datés du 5 mai 2021 et du 15 septembre 2021, établis par le service BlockchainYourIP, qui avait ancré des empreintes des dessins dans la blockchain publique du Bitcoin. Le tribunal a jugé les dessins originaux et a admis la blockchain comme moyen de prouver la titularité des droits patrimoniaux, en l’absence de contestation sérieuse. D’après le blog d’étudiants, il a décrit la fiabilité de l’horodatage comme comparable à celle d’un dépôt auprès de l’Institut national de la propriété industrielle (INPI). Il s’est aussi appuyé sur d’autres éléments : deux marques de l’Union européenne visibles sur les étiquettes et la publication publique des vêtements sur les réseaux sociaux.

Un sablier, un calendrier, un document, une loupe et un cadenas
À Marseille, des horodatages des 5 mai et 15 septembre 2021 ancrés dans Bitcoin ont aidé à prouver la titularité des dessins.

Les commentateurs présentent ce jugement comme la première reconnaissance française d’une preuve de ce type par la blockchain. C’est une décision de première instance, qui ne lie aucune autre juridiction, et nous n’avons trouvé aucune information sur un appel. La preuve par la blockchain n’était qu’un élément parmi d’autres, aux côtés des marques, des publications publiques et des constats d’un commissaire de justice, et les commentateurs notent que toutes les blockchains ne présentent pas la même fiabilité.

France : l’e-Soleau reste la voie officielle

L’État français propose sa propre preuve datée. L’e-Soleau de l’INPI est un dépôt en ligne qui, selon les termes de l’Institut, sert à établir la preuve d’une création à une date précise. En octobre 2026, la page de l’INPI indique un tarif de 15 euros jusqu’à 50 Mo, puis 10 euros par tranche supplémentaire de 50 Mo, pour cinq ans de conservation, durée qui peut ensuite être prolongée. L’accusé de réception indique la date et l’heure du dépôt en UTC et une empreinte de chaque document. L’INPI rappelle lui-même que le droit d’auteur naît automatiquement à la création. Comme un horodatage blockchain, l’e-Soleau ne donne pas de titre de propriété.

Pour un créateur français, le choix n’est donc pas entre deux sorcelleries. L’horodatage blockchain est gratuit, vérifiable par n’importe qui et indépendant d’une institution, mais il n’a été admis, à notre connaissance, que par un seul jugement de première instance. L’e-Soleau coûte quelques euros, relève d’un organisme public connu des juges et des avocats, et le jugement de Marseille lui-même compare la fiabilité de l’horodatage à ce dépôt. Rien n’interdit de faire les deux pour une œuvre qui compte.

Italie : la loi donne à un registre distribué l’effet d’un horodatage

L’Italie est allée plus loin qu’un jugement. L’article 8-ter du décret-loi n° 135 du 14 décembre 2018, ajouté lors de sa conversion par la loi n° 12 du 11 février 2019 et en vigueur depuis le 13 février 2019, définit les technologies de registre distribué et les contrats intelligents. Son troisième alinéa, sur Normattiva (en italien), dit que la mémorisation d’un document informatique sur un tel registre « produce gli effetti giuridici della validazione temporale elettronica » au sens de l’article 41 du règlement européen eIDAS. En clair : elle a l’effet juridique d’un horodatage électronique.

Le même article demandait à l’Agence pour l’Italie numérique (AgID) de fixer des normes techniques sous 90 jours. Nous n’avons pas pu vérifier si ces normes ont été adoptées, et la portée pratique de la règle reste donc incertaine.

Union européenne : horodatages eIDAS et nouveaux registres électroniques

Dans toute l’Union, l’article 41 du règlement (UE) n° 910/2014, dit eIDAS, prévoit qu’un horodatage électronique ne peut se voir refuser l’effet juridique et la recevabilité comme preuve au seul motif qu’il est électronique ou qu’il n’est pas un horodatage qualifié. Seul un horodatage qualifié, délivré par un prestataire de services de confiance supervisé, bénéficie d’une présomption d’exactitude de sa date, de son heure et de l’intégrité des données. Une preuve OpenTimestamps n’est pas qualifiée : un juge peut l’admettre, mais c’est à vous de le convaincre de sa fiabilité.

Le règlement révisé, le règlement (UE) 2024/1183 du 11 avril 2024, a ajouté l’enregistrement de données dans des registres électroniques comme nouveau service de confiance et fixé les exigences des registres électroniques qualifiés à son article 45 l. La Commission a ensuite adopté le règlement d’exécution (UE) 2025/2531 (en anglais) le 16 décembre 2025, publié au Journal officiel le lendemain, qui liste les normes de référence. Un registre qui les respecte est présumé conforme à ces exigences. L’acte décrit un registre électronique comme une suite d’enregistrements de données destinée à préserver leur intégrité et l’exactitude de leur ordre chronologique. C’est le travail que fait une blockchain publique pour une empreinte, mais seul un service exploité par un prestataire supervisé peut être qualifié.

États-Unis et Royaume-Uni : l’enregistrement, pas la blockchain

Aux États-Unis, l’outil le plus solide n’est pas un horodatage mais l’enregistrement. Le Copyright Office indique qu’il faut enregistrer une œuvre américaine avant d’agir en contrefaçon, que les œuvres enregistrées peuvent donner droit à des dommages-intérêts légaux et au remboursement des frais d’avocat, et qu’un enregistrement dans les cinq ans suivant la publication vaut présomption de validité devant un tribunal. Il précise aussi que s’envoyer une copie de son œuvre par courrier, le vieux « droit d’auteur du pauvre », ne remplace pas l’enregistrement. Un horodatage blockchain est la version moderne de cette enveloppe : une preuve utile de date, pas un remplacement du registre. Nous n’avons trouvé aucune décision américaine ou britannique sur les horodatages blockchain dans nos sources. Le Royaume-Uni n’a pas de registre du droit d’auteur, ce qui donne plus de poids aux preuves datées de création.

Comment faire un horodatage blockchain gratuit pour une chanson ou un dessin

Les étapes ci-dessous utilisent OpenTimestamps parce qu’il est gratuit et ne demande ni compte ni cryptomonnaie. Aucun argent n’est en jeu à aucun moment.

  1. Gardez le fichier original et vos brouillons (fichiers de projet, pistes séparées, croquis, courriels datés) dans un dossier que vous ne modifiez plus jamais. L’horodatage prouve un fichier précis : une copie réexportée ne correspondra pas.
  2. Ouvrez le site d’OpenTimestamps et déposez le fichier dans l’outil d’horodatage. L’empreinte est calculée sur votre ordinateur ; le fichier reste chez vous.
  3. Téléchargez le petit fichier de preuve en .ots que le site produit et rangez-le à côté de l’original, avec une copie de sauvegarde ailleurs.
  4. Attendez quelques heures : la documentation du client (en anglais) indique que la confirmation dans Bitcoin prend ce temps. Jusque-là, la preuve est incomplète ; la commande « ots upgrade » ajoute le chemin vers le bloc Bitcoin dans le fichier .ots lui-même.
  5. Vérifiez : déposez la preuve .ots, puis le fichier original, dans la case de vérification du site, ou lancez « ots verify », qui demande l’accès à un nœud Bitcoin Core (un nœud élagué suffit). Une preuve confirmée renvoie à un bloc Bitcoin précis et à sa date.
  6. Ajoutez les voies qui ont du poids là où vous vivez : en France, un dépôt e-Soleau auprès de l’INPI ; dans l’Union européenne, un horodatage qualifié d’un prestataire de services de confiance si vous prévoyez un litige ; aux États-Unis, l’enregistrement au Copyright Office.

Publier l’œuvre avec une date visible (une sortie, un message daté) ajoute une autre trace indépendante. Aucune de ces étapes ne prouve que vous êtes l’auteur. Elles prouvent que vous déteniez ce fichier exact à ce moment-là.

Bilan : les plateformes de royalties s’effacent, l’horodatage reste

Dix ans après Tiny Human, le bilan des plateformes de royalties et de collection ressemble surtout à une liste de fermetures. Sound.xyz, plateforme où les artistes vendaient de la musique sous forme de jetons, indique sur son site être hors ligne depuis le 16 janvier 2026, son équipe passant à un nouveau produit baptisé Vault ; les objets collectionnés restent sur la chaîne et les artistes peuvent encore réclamer les fonds restants. Catalog, qui vendait des disques musicaux en exemplaire unique, affiche désormais la bannière « Catalog is no longer active », et sa page d’adieu dit que le projet a atteint son « point naturel d’achèvement » ; les disques sont conservés sur le réseau de stockage Arweave. Nina Protocol, plateforme musicale sur blockchain fondée à New York en 2021, a entamé le 28 mai 2026 une fermeture progressive de six semaines : les dépôts et les achats se sont arrêtés, les utilisateurs avaient jusqu’au 15 juin pour retirer leurs fonds et exporter leur musique, et l’arrêt complet était fixé au 15 juillet 2026, a rapporté Paste Magazine le 29 mai. SoundCloud a ensuite racheté la plateforme, a rapporté Stereogum le 22 juillet 2026, sans en dévoiler les conditions.

Audius, un service de streaming lancé avec un jeton, fonctionne toujours. Sa page d’annonces liste des articles jusqu’au 21 mai 2026, dont l’« Open Audio Protocol » et les « artist coins » lancés le 8 octobre 2025, avec les jetons de Kodak Black ($YAK, 11 novembre 2025) et d’Almighty Jay ($JAY, 16 décembre 2025). Audius n’y publie aucun chiffre d’utilisateurs, et nous n’en donnons donc pas. C’est un service où l’écoute fonctionne comme dans n’importe quelle autre application ; le jeton, la gouvernance et les artist coins viennent par-dessus.

ProjetDateCe qu’il a tentéRésultat (octobre 2026)
Tiny Human (Imogen Heap, Ujo)Fin 2015Répartition des paiements par contrat intelligent sur Ethereum222 ventes, 133,20 $ en août 2016 ; retiré de la vente en 2016
EGO de RAC (Ujo)Fin 2017Album vendu contre des ethersEnviron 139 ventes, environ 1 390 $ (estimation de Gerard)
SIAE sur AlgorandDécembre 2019 (partenariat)Registre des droits d’auteur sous forme de NFTPlus de 4 millions de NFT pour plus de 95 000 auteurs au 24 mars 2021 ; aucun versement trouvé
Royal16 M$ en amorçage en août 2021, 55 M$ en série A en novembre 2021Jetons de parts de royalties pour les fansLe site parle désormais d’« argent programmable pour les créateurs »
Stoner Cats (hors musique)Vente de NFT le 27 juillet 2021NFT avec 2,5 % de royalties à la reventeOrdonnance de la SEC du 13 septembre 2023, pénalité de 1 M$
Sound.xyzHors ligne le 16 janvier 2026Musique vendue sous forme de jetonsFermé, équipe passée à Vault
Nina ProtocolFermeture progressive dès le 28 mai 2026Plateforme musicale sur blockchainArrêt le 15 juillet 2026, puis rachat par SoundCloud
AudiusArtist coins le 8 octobre 2025Streaming avec un jeton et des artist coinsEn activité, articles jusqu’en mai 2026

Côté preuve, le tableau est inverse. OpenTimestamps fonctionne toujours, gratuitement. Un tribunal français a admis un horodatage Bitcoin en mars 2025, l’Italie a inscrit dans sa loi l’effet d’un horodatage par registre depuis février 2019, et l’Union européenne dispose maintenant d’une catégorie juridique de registres électroniques qualifiés. Rien de tout cela ne fait les gros titres comme une levée de 55 millions de dollars, et rien de tout cela ne rémunère un artiste.

Pour qui examine un projet de blockchain dans la musique, la leçon est concrète : demande-t-il aux fans d’acheter des jetons pour fonctionner (la plupart des plateformes de ce type ont fermé) ? repose-t-il sur des données qu’une personne hors chaîne doit fournir honnêtement (tous les systèmes de royalties le font) ? Les prochaines échéances à suivre sont les premiers registres électroniques qualifiés proposés par des prestataires de services de confiance au titre d’eIDAS, et tout appel ou jugement de suite après Marseille.

Sources

  1. David Gerard : Tiny Human d'Imogen Heap et Ujo Music (en anglais) davidgerard.co.uk
  2. David Gerard : la seconde tentative d'Ujo Music, EGO de RAC, 1er novembre 2017 (en anglais) davidgerard.co.uk
  3. SEC : Stoner Cats 2 LLC, offre de NFT non enregistrée, 13 septembre 2023 (en anglais) sec.gov
  4. OpenTimestamps (en anglais) opentimestamps.org
  5. Legalis : preuve de la titularité des droits d'auteur par la blockchain, tribunal judiciaire de Marseille, 20 mars 2025 legalis.net
  6. INPI : e-Soleau inpi.fr
  7. Normattiva : article 8-ter du décret-loi 135/2018 (en italien) normattiva.it
  8. Règlement (UE) 910/2014 (eIDAS), article 41 (en anglais) legislation.gov.uk
  9. Copyright Office américain : FAQ générale (en anglais) copyright.gov
  10. Spotify : versements à l'industrie musicale en 2025, 28 janvier 2026 (en anglais) newsroom.spotify.com
  11. MusicTech : Worst Case de 3LAU, première chanson détenue par ses fans sur Royal, 27 septembre 2021 (en anglais) musictech.com
  12. The Block : Royal plante lors du premier lancement de NFT musicaux, 12 janvier 2022 (en anglais) theblock.co
  13. SIAE : la SIAE et Algorand, 6 décembre 2019 (en italien) siae.it
  14. Italpress : SIAE et Algorand, plus de 4 000 000 de NFT, 24 mars 2021 (en italien) italpress.com
  15. Blog Cyberjustice : première reconnaissance de la valeur probatoire de la blockchain par la justice française, 12 août 2025 cyberjustice.blog
  16. Règlement d'exécution (UE) 2025/2531 sur les registres électroniques qualifiés (en anglais) eur-lex.europa.eu
  17. GOV.UK : comment le droit d'auteur protège votre travail (en anglais) gov.uk
  18. Documentation du client OpenTimestamps (en anglais) github.com
  19. Sound.xyz : avis de mise hors ligne (en anglais) sound.xyz
  20. Catalog : annonce d'adieu (en anglais) fin.catalog.works
  21. Paste Magazine : Nina Protocol va fermer après cinq ans, 29 mai 2026 (en anglais) pastemagazine.com
  22. Stereogum : SoundCloud rachète Nina Protocol, 22 juillet 2026 (en anglais) stereogum.com
  23. Blog Audius : annonces (en anglais) blog.audius.co
  24. Royal (en anglais) royal.io
Rédaction de Coindaro

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