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Blockchain publique, privée, de consortium : comment les distinguer

Blockchain publique ou privée : qui lit, qui valide, modèles de consortium et hybrides, cas réels de 2017 à 2026, et ce que disent la CNIL, l’AMF et l’UE.

Débutant 30 min de lectureMis à jour À lire d'abord : Adresse crypto : comment elle naît d’une clé, ses formats et les pièges à éviter
Un globe clair relié à un groupe de nœuds, un immeuble de bureaux et des maillons
Sommaire
  1. Blockchain publique ou privée : qui peut lire, qui peut écrire
  2. Blockchain privée, publique, de consortium ou hybride : un exemple pour chaque type
    1. Publique et sans permission : Bitcoin et Ethereum
    2. Publique et à permission : lecture ouverte, validation fermée
    3. Blockchain privée : un seul opérateur décide
    4. Blockchain de consortium : un club d’entreprises
    5. Hybride : une étiquette, pas une norme
  3. Différence entre blockchain privée et publique, point par point
  4. Consensus : minage et staking d’un côté, validateurs connus de l’autre
  5. Blockchains de consortium de 2017 à 2026 : ce qui a fermé, ce qui tourne encore
    1. Quatre fermetures en neuf mois
    2. Ce qui tourne encore : repo, rapprochement et monnaie de banque centrale
  6. Banques et gestionnaires d’actifs sur des blockchains publiques
    1. Canton et la querelle autour du mot « public »
  7. Une blockchain privée, est-ce juste une base de données ?
  8. RGPD et CNIL : pourquoi les régulateurs penchent pour les chaînes à permission
  9. Cadre juridique : régime pilote européen, AMF, MiCA et reste du monde
  10. Cinq questions pour savoir quelle blockchain se cache derrière un projet

Le 16 novembre 2022, la Bourse australienne (ASX) a renoncé au système à base de blockchain qui devait remplacer CHESS, sa plateforme de compensation et de règlement-livraison, et passé en perte entre 245 et 255 millions de dollars australiens avant impôt. Treize jours plus tard, Maersk annonçait la fermeture de TradeLens, le registre du transport maritime qu’elle exploitait avec IBM pour plus de 300 membres. Deux registres partagés, bâtis pour un cercle fermé de participants.

Le débat entre blockchain publique ou privée a changé de terrain depuis. Le 17 octobre 2026, le site de données rwa.xyz recensait 14,69 milliards de dollars de produits adossés à des bons du Trésor américain, tokenisés sur des réseaux ouverts comme Ethereum, Solana et Stellar, avec un fonds de BlackRock parmi les trois premiers. Derrière les étiquettes, deux questions simples : qui peut lire le registre, et qui peut y ajouter des blocs ?

Cette leçon prolonge notre leçon sur ce qu’est une adresse crypto, où n’importe qui pouvait créer une adresse Bitcoin ou Ethereum sans rien demander à personne. Une blockchain privée supprime cette liberté. Pour revoir les blocs, les hachages et les nœuds, commencez par notre guide du fonctionnement d’une blockchain.

Autre confusion fréquente dans les moteurs de recherche, celle avec les clés. Une clé privée est le secret qui commande une adresse, la clé publique étant la partie qu’on peut partager. Les clés appartiennent à un portefeuille ; les blockchains « publiques » et « privées » décrivent un réseau entier. Une clé privée fonctionne de la même façon sur l’une et l’autre, et notre guide des portefeuilles crypto détaille le sujet.

Blockchain publique ou privée : qui peut lire, qui peut écrire

La plupart des comparatifs rangent les blockchains dans deux cases. Les textes officiels posent en réalité deux questions distinctes, et cela suffit à dissiper l’essentiel de la confusion.

La première tentative sérieuse de mettre de l’ordre dans le vocabulaire vient de l’institut américain des normes, le NIST. Son rapport NIST IR 8202, « Blockchain Technology Overview », publié en octobre 2018, classe les blockchains selon leur modèle de permission, c’est-à-dire selon qui peut entretenir la chaîne en publiant de nouveaux blocs. Si n’importe qui peut publier un bloc, le réseau est sans permission (permissionless). Si seuls les utilisateurs autorisés par une autorité le peuvent, smart contract holding reserves of two or more tokens, supplied by users, that a decentralized exchange uses to execute trades automatically at a price set by a formula.">pool diverge, compared with simply holding the same tokens in a wallet. It becomes permanent when the provider withdraws.">il est à permission (permissioned), et cette autorité peut être une entreprise ou un groupe.

Le NIST souligne ensuite le point qui piège les débutants. Un réseau à permission peut très bien laisser n’importe qui lire la chaîne, ou réserver la lecture aux personnes autorisées. L’envoi de transactions obéit à la même logique : ouvert à tous, ou limité à des parties agréées. Lire et écrire sont deux interrupteurs séparés.

Les autorités européennes de protection des données découpent le sujet de la même manière. Dans leurs lignes directrices 02/2025 sur la blockchain, adoptées sous leur forme définitive (version 2.0) le 7 juillet 2026, le Comité européen de la protection des données (CEPD) explique que les catégories se ramènent souvent à deux éléments : une chaîne est publique ou privée, et elle est à permission ou sans permission. Les combinaisons les plus courantes, selon le CEPD, sont les chaînes publiques sans permission comme Bitcoin et Ethereum, et les chaînes privées à permission, un « choix courant au sein des entreprises » (traduit de l’anglais).

Deux questions font donc l’essentiel du travail :

  • Tout le monde peut-il lire le registre ? Sur une chaîne publique, quiconque dispose d’une connexion internet le peut ; sur une chaîne privée, seuls les membres.
  • L’ajout de blocs est-il ouvert à tous ? Une chaîne sans permission laisse valider quiconque respecte les règles du protocole ; une chaîne à permission réserve ce rôle aux participants qu’une autorité a agréés.

Bitcoin répond « n’importe qui » aux deux. Le registre d’un consortium bancaire répond en général « les membres seulement » aux deux. Les cas délicats se situent entre les deux, par exemple un réseau que le monde entier peut lire et dont un groupe trié sur le volet produit les blocs. Gardez ces deux questions en tête : la plupart des étiquettes commerciales deviennent faciles à tester.

Un œil entouré d’un groupe de personnes, de nœuds reliés et d’un cadenas ouvert
Lire et valider sont deux interrupteurs séparés : un registre peut être ouvert aux lecteurs et fermé aux validateurs.

Blockchain privée, publique, de consortium ou hybride : un exemple pour chaque type

Avec ces deux interrupteurs, on peut situer n’importe quel réseau en service. Les noms ci-dessous sont ceux qu’on croise dans la presse et dans les documents de projet. Seuls les deux axes viennent de textes officiels ; « consortium » et « hybride » sont des étiquettes d’industrie bâties par-dessus.

Publique et sans permission : Bitcoin et Ethereum

N’importe qui peut télécharger le logiciel, lire tous les blocs depuis le premier, envoyer une transaction et participer à la validation. Sur Bitcoin, cela passe par le minage en preuve de travail ; sur Ethereum, par le blocage d’ethers en tant que validateur, en preuve d’enjeu. Le NIST note que ces réseaux récompensent en général les éditeurs de blocs valides avec une cryptomonnaie native, ce qui permet de payer des inconnus pour garder le registre honnête. Nos guides sur ce qu’est Bitcoin et sur le fonctionnement d’Ethereum présentent chaque réseau en détail.

Les utilisateurs n’apparaissent que sous forme d’adresses. Personne ne contrôle votre pièce d’identité pour envoyer une transaction, même si la plateforme où vous avez acheté vos jetons l’a presque certainement fait, au titre de ses contrôles KYC.

Publique et à permission : lecture ouverte, validation fermée

Ici, le registre est visible de tous, mais seules des parties agréées produisent les blocs. Le NIST prévoit explicitement ce mélange. C’est aussi là que les polémiques commencent, car un projet peut se dire « public » tout en contrôlant étroitement qui valide. Le réseau Canton, traité plus bas, en est l’exemple vivant.

Blockchain privée : un seul opérateur décide

Une seule organisation contrôle qui lit, qui écrit et qui valide. Le NIST pose le compromis sans détour : si une seule entité décide qui peut publier des blocs, les utilisateurs « devront avoir confiance en cette entité » (traduit de l’anglais). Une chaîne privée peut garder du sens au sein d’un groupe de filiales, ou comme journal infalsifiable, mais elle ne dispense pas de faire confiance à l’opérateur.

Les infrastructures de marché réglementées en Europe en fournissent un cas réel. Le dépositaire central tchèque CSD Prague, l’un des premiers opérateurs autorisés dans le cadre du régime pilote européen sur la technologie des registres distribués (DLT), fait tourner son système de règlement-livraison sur Corda Enterprise, de R3. Selon un rapport de juin 2025 de l’ESMA, l’autorité européenne des marchés financiers, le système a démarré avec un seul nœud validateur entièrement contrôlé par CSD Prague, puis est passé à deux nœuds.

Un exemple français figure dans ce même rapport. LISE/Kriptown, supervisé par l’AMF, y apparaît comme candidat et non comme opérateur autorisé : sa demande était « en cours d’examen » au 31 mai 2025. Son réseau est un réseau privé Besu fonctionnant en preuve d’autorité.

Blockchain de consortium : un club d’entreprises

Une chaîne de consortium est à permission, mais l’autorité est un groupe d’organisations plutôt qu’une seule. Le NIST observe que les réseaux à permission sont souvent déployés pour un groupe d’organisations et de personnes, « généralement appelé consortium » (traduit de l’anglais), et qu’ils conviennent à des entreprises qui veulent travailler ensemble sans se faire pleinement confiance. Des banques qui rapprochent leurs comptes entre elles, des armateurs qui échangent des documents : ce sont les cas d’école.

Une grande partie des logiciels sont en code ouvert. Le 16 septembre 2024, la Linux Foundation a lancé LF Decentralized Trust, avec 17 projets et plus de 100 membres fondateurs. Elle héberge désormais Hyperledger Fabric, dont la version 3.0 est sortie sous cette nouvelle bannière, et Besu, un client Ethereum utilisé pour des réseaux privés, qui a abandonné « Hyperledger » dans son nom. Créer une blockchain privée ne demande donc plus de partir d’une page blanche : les briques existent, la difficulté est de réunir des membres prêts à les exploiter ensemble.

Les États recourent aussi à ce modèle. Dans l’infrastructure européenne de services blockchain (EBSI), chaque membre du partenariat européen pour la blockchain, c’est-à-dire les 27 pays de l’Union, la Norvège, le Liechtenstein et la Commission européenne, exploite au moins un nœud. Ses premiers usages sont la notarisation de documents, la vérification de diplômes, l’identité numérique transfrontalière et l’échange de données entre administrations fiscales et douanières. Faire tourner un nœud est réservé aux membres du partenariat.

Hybride : une étiquette, pas une norme

« Hybride » désigne le plus souvent un service à permission qui vit sur une chaîne publique ou s’y connecte. Aucun texte officiel ne le définit : voyez-y une description à vérifier plutôt qu’une catégorie assortie de règles.

L’exemple réglementé le plus net est 21X, un système de négociation et de règlement-livraison allemand autorisé dans le même régime pilote. Le rapport de l’ESMA indique qu’il fonctionne sur Polygon PoS, un réseau public sans permission, tandis que l’accès est restreint par des contrats intelligents : seuls les portefeuilles ayant passé les contrôles KYC et de lutte contre le blanchiment, et agréés par 21X, peuvent l’utiliser. Tout le monde peut lire la chaîne ; très peu de monde peut négocier sur la plateforme.

Différence entre blockchain privée et publique, point par point

Le tableau résume les choix de conception les plus courants. Chaque case décrit un réseau typique de son genre ; les projets réels mélangent les catégories, donc passez les cinq questions de la fin de cette leçon avant de faire confiance à une étiquette.

QuestionPublique sans permissionPrivée ou de consortium (à permission)
Lecture du registreOuverte à tousEn général réservée aux membres, parfois ouverte à tous
Envoi de transactionsQuiconque paie les fraisMembres agréés
Validation des blocsQuiconque remplit les règles du protocole (mineurs, stakers)Validateurs nommés, agréés par une autorité
Identité des participantsAdresses pseudonymesOrganisations connues, identifiées avant d’entrer
Consensus typiquePreuve de travail, preuve d’enjeuRaft, protocoles BFT, notaires
FinalitéProbabiliste sur Bitcoin ; environ 15 minutes sur EthereumImmédiate sur les réseaux QBFT et IBFT 2.0
Jeton natifEn général oui, pour rémunérer les validateursEn général aucun
Modification des règlesPropositions ouvertes, équipes de clients, exploitants de nœudsL’opérateur, le consortium ou sa fondation
Confiance accordéeAu protocole et à ses incitations économiquesÀ l’opérateur ou aux membres
Mode de défaillance habituelCongestion, frais élevés, bifurcationsLes membres cessent de payer ou partent

Rien dans ce tableau n’est une note. Un consortium d’armateurs n’a que faire de validateurs anonymes à l’autre bout du monde, alors que celui qui envoie des stablecoins à un inconnu ne veut pas qu’une banque puisse refuser le paiement.

Consensus : minage et staking d’un côté, validateurs connus de l’autre

Le consensus est la méthode par laquelle un réseau s’accorde sur le bloc suivant. La leçon sur le fonctionnement d’une transaction crypto a suivi un paiement à travers ce processus sur Bitcoin et sur Ethereum. Selon qui a le droit de valider, la méthode change du tout au tout.

Sur une chaîne sans permission, une seule personne pourrait se faire passer pour mille validateurs. Le NIST explique que ces réseaux obligent donc les éditeurs de blocs à dépenser ou à immobiliser une ressource rare, de la puissance de calcul en preuve de travail ou des jetons en preuve d’enjeu, de sorte que tricher coûte de l’argent. Le protocole de Bitcoin vise 2 016 blocs toutes les deux semaines, soit un environ toutes les 10 minutes, et sa documentation pour développeurs précise que seul celui qui détiendrait la majorité de la puissance de calcul du réseau pourrait réécrire l’historique de façon fiable. La finalité y est probabiliste : chaque nouveau bloc rend un paiement plus difficile à annuler, sans qu’aucun instant ne le rende impossible.

Ethereum fonctionne par créneaux de 12 secondes, regroupés en époques de 32 créneaux, et un bloc devient final lorsque des validateurs détenant les deux tiers des ethers mis en jeu s’accordent sur des points de contrôle. D’après ethereum.org, cela prend environ 15 minutes.

Les réseaux à permission connaissent leurs validateurs par leur nom et peuvent donc employer des méthodes plus légères. Le NIST écrit que leur consensus est « généralement plus rapide et moins coûteux en calcul » (traduit de l’anglais), puisque les identités sont connues et que l’autorisation d’un membre peut être retirée s’il se comporte mal. Trois familles reviennent sans cesse :

  • Hyperledger Fabric ordonne les transactions avec Raft, qui résiste aux pannes : un service d’ordonnancement de cinq nœuds continue de fonctionner si deux d’entre eux tombent. Fabric 3.0 a ajouté SmartBFT, qui résiste aussi aux nœuds malveillants, tant que moins d’un tiers d’entre eux défaillent.
  • Les réseaux Besu emploient QBFT ou IBFT 2.0, des protocoles de preuve d’autorité où les validateurs en place votent pour en admettre ou en exclure d’autres. La documentation de Besu décrit une finalité immédiate et l’absence de bifurcations, demande au moins quatre validateurs pour tolérer les malhonnêtes et exige que les deux tiers soient en ligne pour produire des blocs.
  • Corda, de R3, n’a pas de stockage central unique. Chaque nœud ne conserve que les faits dans lesquels il est impliqué, et un service de notaire empêche la double dépense en refusant toute transaction dont les entrées ont déjà été consommées.

Les promesses de vitesse appellent la prudence. Les auteurs de l’article de recherche d’origine sur Fabric, mis en ligne en janvier 2018, font état de plus de 3 500 transactions par seconde, avec une latence inférieure à la seconde, « dans certaines configurations de déploiement courantes » (traduit de l’anglais). C’est un résultat de laboratoire obtenu par les concepteurs du logiciel, pas la mesure d’un réseau en service. Le débit réel dépend autant du matériel et de la charge que de l’architecture, et il n’existe pas de chiffres fiables et comparables entre chaînes publiques et privées.

Cette vitesse a un prix. Un réseau qui finalise en une seconde parce que dix banques connues signent chaque bloc n’est neutre que dans la mesure où ces banques le sont. Les réseaux publics paient en temps et en énergie pour que personne n’ait à faire confiance à un groupe nommé.

Blockchains de consortium de 2017 à 2026 : ce qui a fermé, ce qui tourne encore

Entre 2015 et 2018, de grands groupes se sont lancés dans la « blockchain sans la crypto » : des registres à permission partagés entre partenaires, sans jeton public. Plusieurs des plus connus ont aujourd’hui disparu, et leurs dates de fin se vérifient facilement.

Quatre fermetures en neuf mois

we.trade est tombé le premier. Cette plateforme de financement du commerce, coentreprise de 12 banques européennes et d’IBM bâtie sur Hyperledger Fabric, se disait « contrainte de cesser son activité » (traduit de l’anglais), faute d’avoir levé de nouveaux fonds, dans une note datée du 26 mai 2022, rapportée par GTR le 6 juin. Parmi ses actionnaires figuraient Deutsche Bank, HSBC, Santander, Société Générale et UniCredit.

Le projet de l’ASX a suivi en novembre. La Bourse avait choisi Digital Asset en 2017 pour construire son nouveau système de règlement-livraison. Après un examen indépendant mené par Accenture, son président Damian Roche a évoqué « d’importants défis technologiques, de gouvernance et de livraison » (traduit de l’anglais). La dépréciation de 245 à 255 millions de dollars australiens avant impôt (172 à 179 millions après impôt) a été comptabilisée au premier semestre de son exercice 2023. La Bourse ajoutait que le CHESS actuel restait « sûr et stable » (traduit de l’anglais) et fonctionnait bien.

TradeLens, lancé par Maersk et IBM en 2018, est venu ensuite. Le 29 novembre 2022, Maersk a déclaré que la plateforme n’avait « pas atteint le niveau de viabilité commerciale nécessaire pour poursuivre les travaux » (traduit de l’anglais) et prévoyait de la mettre hors ligne d’ici la fin de mars 2023. Rotem Hershko, responsable des plateformes d’affaires de Maersk, a été plus direct : « le besoin d’une collaboration mondiale complète de l’industrie n’a pas été satisfait » (traduit de l’anglais).

Marco Polo a clos la série. Ce réseau de financement du commerce, lancé sur Corda, de R3, en septembre 2017 et soutenu à un moment par plus de 30 banques, dont Commerzbank, BNY Mellon et SMBC, est entré en procédure d’insolvabilité en Irlande en février 2023. La Haute Cour irlandaise a nommé des liquidateurs provisoires après l’échec d’un accord de 12 millions de dollars avec Bank of America. Selon Ledger Insights, ses dettes totales s’élevaient à 5,2 millions d’euros, le passif dépassant l’actif de 2,5 millions d’euros.

Dans la plupart de ces cas, le logiciel a fait son travail. Le modèle économique, non : des entreprises concurrentes devaient adhérer, partager leurs données et payer une plateforme commune gérée par un autre, et trop peu l’ont fait.

Un maillon brisé à côté d’une poignée de main, d’un immeuble et d’un sablier
we.trade, le remplaçant de CHESS à l’ASX, TradeLens et Marco Polo ont tous cessé leur activité entre mai 2022 et février 2023.

Ce qui tourne encore : repo, rapprochement et monnaie de banque centrale

Les registres à permission n’ont pas disparu. Ils se sont installés dans les arrière-guichets de la finance, là où un petit nombre d’institutions connues traitent déjà ensemble chaque jour.

Broadridge, un prestataire américain de services de post-marché, a indiqué le 9 avril 2026 que sa plateforme Distributed Ledger Repo avait traité en moyenne environ 354 milliards de dollars de pensions livrées par jour en mars 2026, près de 8 000 milliards de dollars sur le mois, soit une hausse de 392 % de la moyenne quotidienne sur un an. Ces chiffres sont ceux de l’entreprise.

En Italie, Spunta est le registre partagé du secteur bancaire pour rapprocher les comptes que les banques détiennent les unes chez les autres. Il est porté par l’association bancaire italienne (ABI) et coordonné par son centre d’innovation, ABI Lab, avec Corda de R3 parmi ses partenaires techniques. Dans un communiqué du 5 septembre 2024, la Banque de France décrit Spunta comme lancé par ABI Lab en 2020 et gérant désormais 200 millions de transactions par an.

JPMorgan a rebaptisé Kinexys, le 6 novembre 2024, son unité blockchain Onyx. La banque indiquait alors que la plateforme traitait plus de 2 milliards de dollars par jour et avait traité plus de 1 500 milliards de dollars en valeur notionnelle depuis son lancement, selon Ledger Insights. Comme ceux de Broadridge, ces chiffres sont déclarés par l’entreprise.

Les banques centrales prolongent la même idée. La BCE a indiqué le 1er juillet 2025 que 64 participants avaient mené plus de 50 essais et expériences entre mai et novembre 2024, en réglant en monnaie de banque centrale des transactions inscrites sur des registres distribués. Trois solutions de l’Eurosystème étaient à l’essai, dont TIPS Hash-Link de la Banca d’Italia et la plateforme DL3S de la Banque de France, que la banque centrale française a aussi testée avec ABI Lab et huit de ses banques partenaires. Dans le même communiqué, la BCE a exposé un plan en deux volets : Pontes, pour relier ces plateformes à ses services de règlement TARGET, avec un pilote prévu d’ici la fin du troisième trimestre 2026, et Appia, un projet de plus long terme. Dans un résumé de décisions publié le 2 octobre 2026, la BCE a précisé que son Comité des infrastructures de marché avait recommandé de maintenir la date de lancement prévue de Pontes, le 21 septembre 2026.

Banques et gestionnaires d’actifs sur des blockchains publiques

Pendant que les consortiums se réduisaient, des institutions régulées ont commencé à émettre des produits sur des chaînes publiques, le plus souvent avec des contrôles ajoutés par-dessus.

La Banque européenne d’investissement (BEI) a placé une obligation numérique de 100 millions d’euros sur deux ans sur Ethereum, fixée le 27 avril 2021 et réglée le lendemain, avec Goldman Sachs, Santander et Société Générale comme chefs de file associés. La filiale d’actifs numériques de la Société Générale, SG-FORGE, a tenu le rôle de teneur de registre, d’agent de règlement et de gestionnaire de la plateforme. En partenariat avec la Banque de France, le paiement des souscripteurs à la BEI a été représenté sur la blockchain sous forme de monnaie numérique de banque centrale. L’obligation est arrivée à échéance le 28 avril 2023.

SG-FORGE a ensuite lancé EURCV, un stablecoin en euros, sur Ethereum en avril 2023, pour les clients institutionnels de la banque. Le 1er juillet 2024, lendemain de l’entrée en application des règles européennes MiCA sur les stablecoins, elle a restructuré le jeton en jeton de monnaie électronique et levé les restrictions de liste blanche sur les transferts. SG-FORGE EMI est agréé par l’ACPR comme établissement de monnaie électronique. Le 20 février 2025, la filiale annonçait l’arrivée du jeton sur Stellar. Notre guide sur ce qu’est un stablecoin explique comment ces jetons sont adossés.

BlackRock a lancé BUIDL, qu’elle présentait comme son premier fonds tokenisé émis sur une blockchain publique, sur Ethereum en mars 2024, avec Securitize comme agent de transfert. Sur sa page datée du 17 octobre 2026, consultée vers 14 h UTC, rwa.xyz classait BUIDL à environ 2,17 milliards de dollars, troisième produit de bons du Trésor tokenisés derrière USYC de Circle et USDY d’Ondo. Sur 117 produits, le site comptait 14,69 milliards de dollars de ce qu’il appelle la valeur distribuée, c’est-à-dire des jetons détenus sur des réseaux publics, répartis entre 86 754 détenteurs et en baisse de 2,09 % sur 30 jours. Les réseaux listés comprennent Ethereum, Solana, BNB Chain, Stellar et Arbitrum. Ce sont des données, pas des recommandations.

JPMorgan a choisi Base, un réseau de couche 2 d’Ethereum incubé par Coinbase, pour un pilote de son jeton de dépôt JPMD en juin 2025. The Block, qui qualifiait JPMD de jeton « à permission », rapportait le 12 novembre 2025 que des clients institutionnels pouvaient désormais l’envoyer et le recevoir sur Base. Un produit contrôlé par une banque sur un réseau que tout le monde peut lire, c’est l’idée hybride dans sa forme la plus simple.

Canton et la querelle autour du mot « public »

Certains réseaux brouillent la frontière à dessein. Le réseau Canton, de Digital Asset, se présente sur sa page d’accueil comme « le premier réseau blockchain ouvert doté de confidentialité » (traduit de l’anglais). Dans un communiqué du 17 décembre 2025 annonçant un travail avec DTCC, le principal groupe américain de règlement de titres, il est allé plus loin en décrivant Canton comme « la seule blockchain publique sans permission conçue pour la finance institutionnelle » (traduit de l’anglais). Le communiqué disait que DTCC avait obtenu de la SEC une lettre de non-intervention (no-action relief) pour un service de tokenisation d’actifs détenus dans son dépositaire, prévoyait de créer sur Canton une partie des bons du Trésor américain qu’il conserve, et coprésiderait la fondation Canton avec Euroclear.

The Defiant ne reconnaît pas l’étiquette. Une lettre d’information signée de son fondateur soutient que Canton est à permission, puisqu’un candidat au rôle de super-validateur doit obtenir le vote des deux tiers des validateurs en place. Elle relaie aussi l’avis de Bartek Kiepuszewski, de L2Beat, selon lequel l’activité sur Canton est déclarée par le réseau lui-même et ne peut pas être auditée de l’extérieur, ce qui le rapproche d’une base de données privée. Un représentant de Canton, cité dans le même article, affirme que Canton partage les mêmes propriétés sans permission qu’Ethereum et Solana.

Une blockchain privée, est-ce juste une base de données ?

Le doute est aussi ancien que l’idée. Le 18 septembre 2015, l’informaticien de Princeton Arvind Narayanan intitulait un billet de blog « “Private blockchain” is just a confusing name for a shared database », soit « blockchain privée » n’est qu’un nom trompeur pour une base de données partagée (traduit de l’anglais). Bruce Schneier, spécialiste de la sécurité informatique, est allé plus loin dans « Blockchain and Trust », un essai publié sur son blog le 12 février 2019 : « Les blockchains privées sont complètement sans intérêt » (traduit de l’anglais). Pour lui, elles n’avaient rien de neuf : des registres partagés en ajout seul, avec une liste d’auteurs agréés. Ailleurs dans l’essai, il prévient : « La blockchain ne supprime pas le besoin de faire confiance aux institutions humaines » (traduit de l’anglais).

Le NIST donne l’autre son de cloche. Son rapport de 2018 affirme que les réseaux à permission « peuvent offrir la même traçabilité des actifs numériques » (traduit de l’anglais) et le même stockage distribué et redondant que les réseaux ouverts, et note qu’à la différence des bases de données classiques, les transactions passées d’une blockchain ne sont pas écrasées. Auditeurs et superviseurs peuvent recevoir un accès au registre lui-même, ce qui revient à « faire de l’audit un phénomène permanent plutôt qu’un événement périodique » (traduit de l’anglais). Pour des entreprises qui se connaissent sans se faire pleinement confiance, cela peut suffire.

Les régulateurs adoptent une ligne pragmatique. La liste de contrôle du CEPD demande pourquoi une blockchain est nécessaire au traitement et quelles sont les alternatives, et le comité ajoute qu’une organisation qui ne peut pas recourir à une chaîne à permission devrait se demander si d’autres technologies lui conviendraient mieux. La CNIL va dans le même sens, on le verra plus bas. Un registre à permission peut être utile ; sa valeur vient des membres et des contrats qui les lient, pas du mot blockchain.

RGPD et CNIL : pourquoi les régulateurs penchent pour les chaînes à permission

Un registre public montre chaque transaction à tout le monde, définitivement. C’est un atout pour auditer l’offre d’une cryptomonnaie et un casse-tête pour les données personnelles, que le droit européen permet de faire rectifier ou effacer.

La CNIL s’est saisie tôt de la question, dans des recommandations publiées en français le 20 septembre 2018 (la version anglaise est datée du 29 octobre 2018). Elle distingue les blockchains publiques, ouvertes à quiconque dans le monde, les blockchains à permission, et les blockchains dites « privées », placées sous le contrôle d’un seul acteur. Le participant, c’est-à-dire la personne qui décide d’enregistrer une donnée sur la chaîne, « pourrait être considéré comme un responsable de traitement » ; il convient « de ne pas avoir recours à un stockage en clair d’une donnée personnelle sur la Blockchain » ; et une analyse d’impact (AIPD) peut aider à juger de la nécessité et de la proportionnalité du dispositif. Pour les chaînes privées, la CNIL écrit qu’elles « ne posent pas de question particulière de conformité au RGPD », puisqu’il s’agit de « simples bases de données distribuées “classiques” ». Pour les chaînes publiques, elle recommande une vigilance particulière sur la sous-traitance et sur les transferts internationaux de données personnelles.

Les lignes directrices définitives du CEPD de juillet 2026 vont plus loin. En règle générale, disent-elles, il « n’est pas conseillé de stocker des données personnelles sur la blockchain », et les droits à l’effacement et d’opposition « doivent être respectés dès la conception » (traduit de l’anglais). Sur le choix du réseau, le comité est direct : les systèmes à permission répartissent plus clairement les responsabilités, donc « les organisations devraient privilégier les blockchains à permission » (traduit de l’anglais). Sa liste de contrôle demande aussi si une chaîne privée suffirait, et si une architecture à preuve à divulgation nulle de connaissance est possible.

Pour un utilisateur de Bitcoin ou d’Ethereum, l’enseignement pratique est plus simple. Tout ce qui est relié à votre adresse reste lisible par n’importe qui, et la confidentialité sur une chaîne publique dépend de la façon dont vous utilisez vos adresses, pas d’un réseau qui cacherait quoi que ce soit.

Cadre juridique : régime pilote européen, AMF, MiCA et reste du monde

Aucune règle européenne n’interdit ni n’impose l’un ou l’autre type de chaîne. Les lois encadrent ce qui est enregistré et qui propose le service, et les premiers opérateurs agréés emploient les deux sortes.

Le régime pilote européen sur la DLT, règlement (UE) 2022/858 du 30 mai 2022, s’applique depuis le 23 mars 2023. Il permet à des opérateurs agréés d’exploiter des systèmes de négociation et de règlement-livraison pour des actions, des obligations et des parts de fonds inscrites sur un registre distribué, dans des limites : actions de sociétés valant moins de 500 millions d’euros, obligations de moins de 1 milliard d’euros par émission, fonds de moins de 500 millions d’euros, pas plus de 6 milliards d’euros de ces instruments par infrastructure, et un plan de transition une fois le total arrivé à 9 milliards d’euros. Dans son rapport du 25 juin 2025, l’ESMA ne dénombrait que trois infrastructures autorisées au 31 mai 2025, CSD Prague, 21X et 360X, et proposait de rendre le régime permanent avec des seuils plus souples. Les trois illustrent l’éventail : un réseau Corda privé à Prague, une chaîne Polygon publique à portefeuilles sur liste blanche chez 21X, et un registre privé à permission exploité par Clearstream derrière 360X.

Le règlement MiCA sur les crypto-actifs ne classe pas les jetons selon le type de chaîne où ils vivent. Il encadre les émetteurs et les prestataires de services ; notre guide du règlement MiCA précise qui doit obtenir un agrément, et la fiche MiCA du glossaire en donne la version courte.

En France, outre les recommandations de la CNIL et les essais DL3S de la Banque de France, l’AMF a publié le 11 décembre 2024 un dossier thématique sur l’application du régime pilote et, le 9 avril 2025, elle a avancé avec la Consob italienne des propositions pour rendre le régime plus compétitif.

Le décret Fintech italien de 2023 (décret-loi n° 25 du 17 mars 2023, converti par la loi n° 52 du 10 mai 2023) permet d’émettre et de transférer certains instruments financiers sur un registre numérique. La Consob tient la liste des gestionnaires de registre agréés, selon des règles qu’elle a adoptées le 6 décembre 2023. Dans les essais de l’Eurosystème, la Banca d’Italia a fourni TIPS Hash-Link, tandis que Spunta reste une initiative de l’association des banques elles-mêmes.

Au Royaume-Uni, la Banque d’Angleterre et la FCA ont ouvert aux candidatures le bac à sable des titres numériques (Digital Securities Sandbox) le 30 septembre 2024, sur la base d’une réglementation en vigueur depuis le 8 janvier 2024. Il permet de tester l’émission, la négociation et le règlement-livraison de titres comme les actions, les obligations et les parts de fonds sur une technologie nouvelle ; les produits dérivés et les crypto-actifs non adossés tels que le bitcoin en sont exclus. Aux États-Unis, la lettre de non-intervention accordée par la SEC à DTCC et citée dans le communiqué de Canton est un cas récent où un régulateur laisse une infrastructure de marché tokeniser des titres. Elle concerne un service, pas un type de chaîne.

Cinq questions pour savoir quelle blockchain se cache derrière un projet

Des mentions comme « publique », « de niveau entreprise » ou « hybride » ne sont pas des termes normalisés. Avant de faire confiance à un jeton, à un fonds ou à la plateforme d’un partenaire, posez-lui ces cinq questions. Les réponses se trouvent le plus souvent dans la documentation du projet ou sur son explorateur de blocs.

  1. Qui fait tourner les nœuds ? Cherchez une liste de validateurs. Des milliers d’opérateurs sans lien entre eux indiquent un réseau sans permission ; une poignée d’entreprises nommées indique un réseau à permission.
  2. Pourriez-vous faire tourner vous-même un nœud validateur sans rien demander à personne ? Sur Bitcoin et Ethereum, le logiciel se télécharge librement et les règles du protocole décident qui valide. Sur un réseau Besu ou Fabric, les membres en place admettent les nouveaux validateurs.
  3. Existe-t-il un explorateur de blocs public où consulter une transaction sans se connecter ? Si vous ne pouvez pas voir le registre, il est privé, quoi qu’en dise la brochure.
  4. Un jeton natif rémunère-t-il les validateurs ? Le NIST note que les chaînes sans permission récompensent en général les éditeurs de blocs de cette façon. Un jeton ne prouve rien à lui seul : Canton a une monnaie et exige pourtant un vote pour admettre les super-validateurs, donc lisez cette réponse avec les deux premières. Notre fiche sur la tokenomique explique quoi regarder dans la conception d’un jeton.
  5. Comment les règles changent-elles, et par la volonté de qui ? Des propositions d’amélioration ouvertes et plusieurs équipes de clients indépendantes évoquent un réseau public. Une seule entreprise, une fondation ou un accord d’adhésion évoque un réseau à permission, et indique aussi qui est juridiquement responsable en cas de problème.

Essayez avec Ethereum : des milliers de validateurs indépendants, un staking ouvert, plusieurs explorateurs publics, des ethers qui rémunèrent les validateurs et des mises à jour débattues en public. Les cinq réponses vont dans le même sens. Essayez avec 21X ou avec JPMD et vous obtenez deux réponses à la fois : un réseau public qui porte un service contrôlé par une seule entreprise.

La prochaine leçon de ce parcours reprendra les mythes courants de la crypto un par un et vérifiera chacun auprès de sa source primaire, la même habitude que ces cinq questions entraînent.

Sources

  1. NIST IR 8202, Blockchain Technology Overview, octobre 2018 (en anglais) nvlpubs.nist.gov
  2. CEPD, lignes directrices 02/2025 sur le traitement de données personnelles par les technologies blockchain, version 2.0, 7 juillet 2026 (en anglais) edpb.europa.eu
  3. CNIL, Blockchain et RGPD : quelles solutions pour un usage responsable en présence de données personnelles (20 septembre 2018) cnil.fr
  4. Règlement (UE) 2022/858 sur un régime pilote pour les infrastructures de marché reposant sur la technologie des registres distribués eur-lex.europa.eu
  5. ESMA : propositions de modification du régime pilote DLT pour le rendre permanent, 25 juin 2025 (en anglais) esma.europa.eu
  6. Banque de France, travaux exploratoires de l’Eurosystème sur le règlement en monnaie de banque centrale, premier lot d’expérimentations achevé (5 septembre 2024) banque-france.fr
  7. BCE, communiqué du 1er juillet 2025 sur les projets de règlement DLT en monnaie de banque centrale (en anglais) ecb.europa.eu
  8. rwa.xyz, tableau de bord des bons du Trésor américain tokenisés, 17 octobre 2026 (en anglais) app.rwa.xyz
Rédaction de Coindaro

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