Coinbase a publié le 20 octobre 2026 un rapport sur les stablecoins qui chiffre à 891 milliards de dollars au troisième trimestre les transferts « ajustés » de stablecoins, soit plus de 400 millions de dollars par heure et environ quatre fois les 216 milliards du premier trimestre 2023. L’étude, intitulée « The Always-On Dollar », a été réalisée par The Block Pro Research à la demande de Coinbase, selon CryptoSlate. Elle affirme aussi que 73 % d’un volume de transferts examiné à part ont circulé hors des heures d’ouverture des banques américaines, et que sept des dix plus grandes banques américaines ont testé des stablecoins ou des dépôts tokenisés pour le règlement.
Ces chiffres ont fait le tour des rédactions les 20 et 21 octobre. On a moins parlé de la façon dont ils sont construits. Les 891 milliards sont un chiffre filtré, les 73 % viennent d’un autre jeu de données et d’une autre période, et le mot « ajusté » n’a pas de définition commune : Visa, qui s’appuie sur le même fournisseur de données, a publié pour le seul mois de juin un chiffre ajusté deux fois supérieur au trimestre entier de Coinbase. Et Coinbase, qui a financé l’étude, gagne de l’argent chaque fois que davantage d’USDC dort sur sa plateforme ou circule ailleurs.
Un mot sur les sources. Le rapport se trouve sur le blog de Coinbase, mais la page a refusé nos requêtes le 21 octobre (erreur HTTP 403). Les chiffres ci-dessous proviennent de quatre médias qui l’ont lu et dont les données concordent : CryptoSlate, The Block, Crypto Briefing et Journal du Coin. Quand ils ne donnent pas un détail, nous le disons.
Ce que dit le rapport de Coinbase sur les stablecoins, chiffre par chiffre
La thèse du rapport tient dans son titre : les dollars sur une blockchain ne respectent pas d’horaires de bureau, et les entreprises qui en détiennent peuvent déplacer de l’argent la nuit et le week-end. The Block cite l’étude, selon laquelle cette disponibilité « peut aussi rendre le fonds de roulement plus productif » pour les entreprises. Voici les chiffres qui soutiennent cet argument, tels que les quatre médias les rapportent :
| Chiffre du rapport | Valeur | Ce qu’il couvre |
|---|---|---|
| Volume ajusté des transferts de stablecoins | 891 milliards de dollars | T3 2026, données Allium, filtré (voir plus bas) |
| Même mesure au T1 2023 | 216 milliards de dollars | Point de départ de la série |
| Croissance annualisée depuis début 2023 | 49,9 % | Selon la lecture du rapport par CryptoSlate |
| Moyenne par heure | Plus de 400 millions de dollars | T3 2026 |
| Part hors des heures bancaires américaines | 73 % | 12 mois jusqu’au 31 juillet 2026, données Dune, autre filtre |
| Plus grandes banques américaines ayant testé des stablecoins ou des dépôts tokenisés | 7 sur 10 | Les trois autres ont annoncé des projets |
| Adresses détenant des stablecoins | 293 millions | Des adresses, pas des personnes |
| Offre de stablecoins | 305 milliards de dollars, +0,4 % depuis janvier | Fin du T3 2026 |
| Coût d’un transfert de 200 USDC sur Base | Environ 86 % moins cher | Face aux circuits traditionnels, selon le rapport |
| Projection | Environ 1 500 milliards de dollars par trimestre | Fin 2027, si la croissance se maintient |
Le chiffre horaire se vérifie facilement. Un trimestre de 92 jours compte 2 208 heures, et 891 milliards de dollars divisés par 2 208 donnent environ 403 millions de dollars, ce qui correspond au « plus de 400 millions » des articles.
Ni les médias ni les résumés que nous avons pu lire ne précisent les blockchains ni les stablecoins comptabilisés, au-delà d’un exemple sur Base et l’USDC. The Block mentionne un graphique par blockchain dans le rapport. Nous n’avons pas pu le consulter.
Comment sont calculés les 891 milliards de dollars, et ce qui est écarté
D’après CryptoSlate, le chiffre trimestriel s’appuie sur les données d’Allium, une société d’analyse de données blockchain, et retire plusieurs types d’activité avant de compter : les transferts impliquant des plateformes d’échange, la finance décentralisée, les ponts entre blockchains et d’autres infrastructures, les transactions automatisées, ainsi que l’émission et le rachat (la création et la destruction de jetons quand des dollars entrent ou sortent). Ce qui reste, ce sont les transferts entre les autres adresses.
Pour une étude sur les paiements des entreprises, ce filtre se tient. Le volume brut des stablecoins est gonflé par les robots de trading, par les pools de liquidité qui se renvoient les mêmes dollars et par les plateformes qui déplacent des jetons entre leurs propres portefeuilles.
smart contract holding reserves of two or more tokens, supplied by users, that a decentralized exchange uses to execute trades automatically at a price set by a formula.">pool diverge, compared with simply holding the same tokens in a wallet. It becomes permanent when the provider withdraws.">Il ne donne pourtant pas un volume de paiements. Un transfert entre deux portefeuilles peut être un salaire, une facture ou un envoi d’argent à l’étranger. Ce peut aussi être un arbitragiste qui déplace ses fonds vers une autre place, un dépôt de marge chez un courtier non identifié comme plateforme d’échange, ou une entreprise qui transfère sa propre trésorerie d’un dépositaire à un autre. Journal du Coin l’a résumé en une ligne : un volume de transferts n’est pas un volume de paiements. CryptoSlate fait la même remarque : le total mesure des transferts, pas des ventes vérifiées chez des commerçants ni des personnes distinctes.
Aucun des articles que nous avons lus ne donne le volume brut avant filtrage. Sans lui, impossible de savoir quelle part a été retirée, ni si cette part a changé entre 2023 et 2026. Cela compte pour l’affirmation de croissance : si les filtres ont écarté moins d’activité automatisée en 2026 qu’en 2023, une partie de la multiplication par quatre pourrait venir de la méthode.
Les 73 % sont une autre mesure
La part des transferts hors heures bancaires est la phrase la plus citée du rapport, et elle ne décrit pas les 891 milliards. CryptoSlate explique qu’elle repose sur les données de Dune Analytics, qu’elle porte sur les 12 mois jusqu’au 31 juillet 2026 et non sur le troisième trimestre, et qu’elle applique un filtre plus léger : il retire les transferts de moins de 1 $, les transferts vers soi-même et les créations et destructions de jetons, mais conserve les transactions automatisées. Les robots ne dorment pas : une mesure qui les inclut penche presque mécaniquement vers la nuit et le week-end.
On ne peut donc pas écrire que 73 % des 891 milliards de dollars, soit environ 650 milliards, ont circulé hors des heures bancaires. Les deux chiffres reposent sur des données, des filtres et des mois différents. Les heures bancaires américaines forment aussi une fenêtre étroite : un après-midi de semaine en Asie ou un samedi en Europe comptent comme « hors » de cette fenêtre.
Le volume ajusté de Visa pour juin vaut deux fois le trimestre de Coinbase
Visa tient son propre tableau de bord sur les stablecoins, Visa Onchain Analytics, que le site dit avoir développé avec Allium Labs, la même source de données que celle de la série trimestrielle du rapport. Début juillet, le tableau de bord affichait un volume ajusté record de 1 790 milliards de dollars pour le seul mois de juin 2026, en hausse de 63 % sur les 1 100 milliards de mai et de 125 % sur un an, selon Cointelegraph le 6 juillet. L’USDC représentait environ 67 % de ce volume de juin (1 210 milliards de dollars) et l’USDT environ 32 % (576 milliards). Par blockchain, Base en a porté 565 milliards, Ethereum 562 milliards et Tron 320 milliards.
Mis côte à côte, un mois de volume « ajusté » chez Visa pèse environ le double d’un trimestre complet de volume « ajusté » chez Coinbase. En rythme mensuel, la série de Coinbase tourne autour de 297 milliards de dollars, soit à peu près un sixième du mois de juin de Visa. Selon Cointelegraph, le filtre de Visa retire les robots de trading à haute fréquence, les rééquilibrages de trésorerie des plateformes et les transactions de contrats intelligents répétées. L’étude de Coinbase va plus loin et écarte aussi toute l’activité liée aux plateformes d’échange, à la DeFi et aux ponts.
Les deux filtres sont défendables, et aucun ne donne le volume des stablecoins. « Ajusté » veut dire ajusté par celui qui publie le chiffre : un montant cité sans son filtre dit peu de chose. Nous n’avons pas trouvé de chiffre Visa pour septembre ni pour le troisième trimestre, donc les deux séries ne se comparent pas encore sur la même période.

L’offre de stablecoins est restée autour de 305 milliards de dollars : les mêmes dollars ont circulé plus vite
Le meilleur garde-fou contre le récit de la croissance se trouve dans l’étude elle-même. Selon Crypto Briefing, l’offre de stablecoins n’a progressé que de 0,4 % sur les neuf premiers mois de 2026, à 305 milliards de dollars. Les transferts ont augmenté ; l’argent transféré, à peine.
Notre propre vérification sur DefiLlama, vers 16 h 55 UTC le 21 octobre, va dans le même sens. Le total des stablecoins en circulation s’établissait vers 304,8 milliards de dollars, contre 304,1 milliards au 30 juin et 306,3 milliards au 30 septembre : le troisième trimestre a donc été plat. L’USDT en représentait environ 182,4 milliards et l’USDC environ 72,3 milliards.
En divisant 891 milliards par environ 305 milliards, chaque dollar de stablecoin a changé de mains environ 2,9 fois sur le trimestre selon le décompte filtré du rapport. C’est une histoire d’usage et de vitesse de circulation, pas d’argent frais entrant dans le système. Elle est aussi compatible avec un marché où quelques gros détenteurs déplacent souvent de grosses sommes, ce qu’une moyenne horaire ne permet pas de distinguer de nombreux petits paiements.
Pour ceux qui découvrent le sujet, notre guide sur ce que sont les stablecoins et comment ils maintiennent leur parité explique l’émission, les réserves et le remboursement, soit l’activité que ce rapport laisse volontairement de côté.
Qui a payé le rapport : l’intérêt de Coinbase dans l’USDC
Coinbase n’est pas un observateur neutre de la croissance des stablecoins. Sa présentation des résultats du deuxième trimestre 2026, déposée auprès de la SEC début août, fait état de 292 millions de dollars de revenus liés aux stablecoins sur le trimestre, et de 320 millions en ajoutant les revenus sur les soldes des entreprises. L’USDC en circulation s’élevait en moyenne à 77 milliards de dollars, dont 20 milliards dans les produits de Coinbase et 57 milliards en dehors. Le document indique que Coinbase a capté environ 50 % de toute l’économie de l’USDC sur l’année écoulée, et que son accord avec Circle se renouvelle automatiquement aux mêmes conditions.
Autrement dit : plus l’USDC est détenu et utilisé, chez Coinbase ou ailleurs, plus Coinbase partage de revenus d’intérêts avec Circle. Un rapport qui défend l’idée que les stablecoins deviennent l’argent quotidien des entreprises, et que les banques s’y mettent, sert à la fois la ligne de revenus de Coinbase et ses arguments politiques à Washington. Notre article sur la façon dont Circle partage les revenus de l’USDC avec ses distributeurs explique ce mécanisme.
Cela ne rend pas les chiffres faux, mais les choix qui les sous-tendent pèsent davantage quand le commanditaire profite du résultat. Crypto Briefing a décrit Coinbase comme une entreprise ayant un « intérêt manifeste pour l’adoption des stablecoins » et a invité ses lecteurs à la prudence face aux projections les plus optimistes. L’article de The Block ajoute une couche : The Block Pro Research, qui a réalisé l’étude, appartient à la même marque, et son article présentait le rapport comme une étude conjointe avec Coinbase, sans mention de commande. Les articles que nous avons lus n’ont relevé aucune déclaration formelle de financement dans le résumé du rapport, et le prix payé par Coinbase, au-delà de la commande, n’est pas public.
Sept des dix plus grandes banques américaines ont testé des stablecoins, mais lesquelles ?
L’affirmation sur les banques est le second pilier du rapport : sept des dix plus grandes banques américaines ont testé des stablecoins ou des dépôts tokenisés pour le règlement, et les trois autres ont annoncé des projets, d’après The Block et Journal du Coin. Les articles ne nomment pas les banques et ne disent pas ce que « testé » recouvre : un règlement réel, un pilote interne, une preuve de concept avec un prestataire ou une transaction isolée.
Le regroupement des stablecoins avec les dépôts tokenisés compte aussi. Un dépôt tokenisé est une dette de la banque inscrite sur une blockchain, détenue par ses propres clients. Un stablecoin de paiement est un jeton distinct, émis par un émetteur agréé et adossé à des réserves. Un décompte qui mélange les deux dit moins sur l’adoption des stablecoins en particulier que ne le laisse croire le titre.
Le calendrier donne tout de même du poids à l’affirmation. Le jour même où les articles circulaient, le 21 octobre, l’Office of the Comptroller of the Currency (OCC) a publié sa règle définitive pour les émetteurs de stablecoins de paiement au titre du GENIUS Act, qui entrera en vigueur le 18 janvier 2027 ; Coindaro traite cette règle dans un article séparé. Notre page sur la date d’entrée en vigueur du GENIUS Act détaille ce qui change ce jour-là.
La loi interdit aux émetteurs de verser un rendement sur les stablecoins, mais les plateformes peuvent encore offrir des récompenses, et c’est là que l’intérêt de Coinbase et celui des banques s’affrontent de face. Le 10 septembre 2026, 77 associations bancaires d’États, soutenues par l’ABA et l’ICBA, ont écrit aux dirigeants du Sénat pour demander l’interdiction des récompenses calculées sur les soldes, selon Crypto Briefing. Les banques craignent une fuite de dépôts vers des jetons qui rémunèrent ; Coinbase, qui gagne sur les soldes d’USDC, se trouve de l’autre côté du débat. Le volet du Trésor dans l’élaboration de la règle reste lui aussi ouvert, comme l’a montré notre article sur la période de consultation du GENIUS Act.

La projection de 1 500 milliards de dollars et les autres chiffres tournés vers l’avenir
Quatre autres chiffres du rapport sont des estimations ou des comparaisons, pas des transferts mesurés.
- Les 1 500 milliards de dollars par trimestre fin 2027 prolongent le rythme de croissance passé, environ 50 % par an. Ils ne tiennent que si la croissance se maintient, comme l’ont précisé les médias qui les ont rapportés.
- Les 155 milliards de dollars de PIB mondial annuel supplémentaire relèvent d’un scénario où 80 % des transactions internationales passeraient sur des circuits de stablecoins. C’est une hypothèse, pas une prévision.
- Les 3 000 à 5 000 milliards de dollars de commerce entre entreprises et consommateurs intermédiés par des agents d’IA d’ici 2030 sont une estimation de McKinsey que le rapport cite, via The Block. Ce n’est pas un travail du rapport lui-même.
- Les 86 % d’économie sur un transfert de 200 USDC sur Base comparent une blockchain et une monnaie à des circuits traditionnels, selon The Block et Crypto Briefing ; les articles ne précisent ni quels circuits ni quels frais.
Une offre de stablecoins qui a à peine bougé en neuf mois n’annonce aucune accélération, et une année plus lente déplacerait beaucoup le chiffre de 2027.
Ce que le lecteur français doit garder en tête
Tout dans l’étude est mesuré en dollars américains et par rapport aux heures bancaires américaines : les 73 % ne se transposent donc pas aux horaires de paiement européens. Dans l’Union européenne, les stablecoins en dollars comme l’USDC relèvent de MiCA en tant que jetons de monnaie électronique, avec leurs propres règles de réserve et de remboursement. En France, l’AMF et l’ACPR suivent les acteurs qui proposent ces jetons aux particuliers.
L’impôt est l’autre angle local. En France, les députés ont voté, en première lecture du budget 2027 seulement, la taxation des échanges de cryptomonnaies contre des stablecoins comme l’USDC et l’EURC à partir de 2027 ; notre article sur la taxe française sur les échanges vers les stablecoins détaille ce que dit l’amendement et ce qui doit encore se passer avant qu’il devienne loi.
Ce qu’on ignore encore, et les prochaines dates
Plusieurs points changeraient la lecture des 891 milliards de dollars, et aucun ne figure dans les articles disponibles le 21 octobre :
- Le volume brut avant filtrage, et la part d’activité retirée à chaque trimestre depuis 2023.
- Les blockchains et les stablecoins comptabilisés, et le poids de Base et de l’USDC dans le total.
- Les noms des sept banques et ce que chacune a testé.
- Un chiffre ajusté de Visa pour le troisième trimestre, qui permettrait une comparaison à périmètre égal.
Les dates à suivre sont réglementaires. Le GENIUS Act et la règle de l’OCC entrent en vigueur le 18 janvier 2027 ; l’OCC indique que les demandes des émetteurs ouvriront à une date qu’elle annoncera séparément. Les règles de lutte contre le blanchiment et les sanctions relèvent d’un autre chantier, avec le Trésor. Les résultats du troisième trimestre de Coinbase, quand ils paraîtront, montreront si ses revenus liés aux stablecoins ont suivi le volume de transferts que décrit son rapport.
