Le livre blanc de Bitcoin se termine par huit références. Trois portent les deux mêmes noms, Stuart Haber et W. Scott Stornetta, deux chercheurs qui ont passé le début des années 1990 à chercher comment prouver la date d’un document numérique. Une autre est un système antispam signé du cryptographe Adam Back. Une autre encore est un essai envoyé à une liste de diffusion en 1998. Et une dernière est un manuel de probabilités de 1957.
Alors, qui a inventé la blockchain ? Personne seul. La chaîne d’enregistrements liés vient de Haber et Stornetta, en 1991. Le casse-tête coûteux qui rend la falsification chère vient du Hashcash d’Adam Back, en 1997, avec des racines universitaires plus anciennes. L’idée d’une monnaie tenue sur un registre public partagé vient de Wei Dai et de Nick Szabo. Le 31 octobre 2008, le pseudonyme Satoshi Nakamoto a envoyé à une liste de cryptographes un document qui assemblait ces pièces d’une façon qu’aucun de leurs auteurs n’avait trouvée, et qui y ajoutait la motivation qui fait tenir l’ensemble.
Cette leçon suit ce relais, un problème et un groupe de personnes à la fois, et s’arrête sur chaque tentative qui a échoué. C’est la sixième de notre parcours monnaie et économie. Elle prolonge la leçon sur la création monétaire par les banques, car tous les systèmes de cette histoire ont dû répondre à la question qu’une banque règle chaque jour : qui tient le registre, et qui empêche de dépenser deux fois la même somme ? Si Bitcoin est nouveau pour vous, commencez par notre guide sur le bitcoin et notre explication de la blockchain.
Le problème de tous les ancêtres : une monnaie sans intermédiaire de confiance
Une pièce numérique est un fichier, et un fichier se copie. Le billet résout la copie par sa fabrication physique. La banque la résout par un registre : votre solde est une ligne dans ses livres, et quand vous payez, elle déplace le montant de votre ligne vers celle d’un autre. On ne peut pas dépenser deux fois la même somme parce qu’un seul acteur voit toutes les opérations, dans l’ordre.
C’est le problème de la double dépense, et pendant presque toute l’histoire de la monnaie numérique, la seule réponse a été une autorité centrale. Le livre blanc en chiffre le prix en une phrase : dans un système tenu par un émetteur, le sort de toute la monnaie dépend de l’entreprise qui gère la « monnaie », puisque chaque paiement passe par elle, comme chez une banque (traduction de l’anglais).
Deux groupes ont travaillé sur ce puzzle dès le début des années 1980. D’un côté, des cryptographes universitaires qui publiaient des articles sur la monnaie numérique, l’horodatage et les fonctions coûteuses à calculer. De l’autre, la liste de diffusion des cypherpunks, que les chercheurs Arvind Narayanan et Jeremy Clark décrivent dans leur histoire des idées de Bitcoin publiée en 2017 par ACM Queue comme un groupe de militants qui voulaient changer la société par la cryptographie et se méfiaient du pouvoir des États et des institutions centrales. On y croisait Adam Back, Wei Dai, Nick Szabo et Hal Finney, qui discutaient des mêmes idées sur un mode plus pratique et plus politique.
Narayanan, informaticien à Princeton, et Clark avancent la thèse que suit cette leçon : presque tous les composants techniques de Bitcoin viennent de la littérature universitaire des années 1980 et 1990 (article d’ACM Queue, traduit de l’anglais). Ils précisent que le but n’est pas de rabaisser l’apport de Nakamoto. Les sections suivantes testent cette affirmation pièce par pièce.
David Chaum, eCash et l’échec de DigiCash en 1998
David Chaum, cryptographe américain, est celui que Narayanan et Clark appellent le père de la monnaie numérique. Son travail a fixé la cible de tous ceux qui ont suivi : de l’argent que l’on envoie sur un réseau et qui, comme un billet, ne dit pas à la banque qui vous êtes.
Les signatures aveugles : la banque signe une pièce qu’elle ne voit pas
Dans son article de 1981 sur le courrier électronique intraçable, Chaum définit un pseudonyme comme une clé publique, un nom qui n’est qu’un nombre que l’on contrôle. Dans les années 1980, smart contract holding reserves of two or more tokens, supplied by users, that a decentralized exchange uses to execute trades automatically at a price set by a formula.">pool diverge, compared with simply holding the same tokens in a wallet. It becomes permanent when the provider withdraws.">il y ajoute les signatures aveugles. L’utilisateur prépare une pièce, masque son numéro de série et demande à la banque de la signer. La banque débite le compte sans jamais voir le numéro. Plus tard, la pièce est dépensée, le commerçant la dépose, et la banque peut vérifier sa propre signature sans relier la pièce à la personne qui l’a retirée. Pour Narayanan et Clark, les signatures aveugles sont l’idée technique clé de sa monnaie numérique, exposée dans un article de 1985 de la revue Communications of the ACM.
La banque reste pourtant au centre du dispositif. Elle émet chaque pièce et vérifie chaque dépôt contre la liste des numéros de série déjà utilisés. Chaum a réglé la question de la vie privée. Il n’a pas cherché à supprimer la banque, et dans son système, c’est elle qui empêche la double dépense.
DigiCash, Mark Twain Bank et la faillite de 1998
Chaum fonde DigiCash à Amsterdam à la fin des années 1980 (les sources donnent 1989 ou 1990) pour vendre son système, baptisé eCash, aux banques. Plusieurs l’ont testé. Aux États-Unis, la seule à l’avoir proposé à ses clients est la Mark Twain Bank, de Saint-Louis.
Les volumes sont restés minuscules. Selon un article d’American Banker de novembre 1998, repris sur une liste de cryptographes, Mark Twain a mis fin en septembre 1998 à trois ans d’expérience eCash, après son rachat par Mercantile Bancorp. Elle comptait environ 5 000 clients eCash, qui détenaient, d’après un dirigeant de Mercantile, « nettement moins » de 100 000 dollars au total. Le même article rapportait que DigiCash, alors installée à Palo Alto en Californie, avait demandé la protection du chapitre 11 de la loi américaine sur les faillites la semaine précédente.
Pourquoi DigiCash a-t-elle échoué ? Le récit habituel, que Narayanan et Clark résument avant de le nuancer, veut qu’il lui ait fallu des banques et qu’il y en ait eu trop peu. Les faits vont dans ce sens : un système bâti autour d’une banque s’arrête quand la banque s’en va. Ce qui a survécu, c’est l’idée. Les pseudonymes de Chaum, des clés publiques tenant lieu d’identité, sont la façon dont fonctionnent aujourd’hui les adresses Bitcoin, et pour Narayanan et Clark, Bitcoin est la version la plus réussie de cette idée.
Monéo, le porte-monnaie électronique français
La France a connu sa propre tentative de monnaie électronique adossée aux banques, et elle ressemble à celle de Chaum par son issue. Monéo, un porte-monnaie électronique rattaché à une carte bancaire ou vendu sur une carte à part, a été lancé à Tours en septembre 1999. Il servait aux petits achats, et l’argent était stocké sur la puce de la carte.
Il n’a jamais trouvé son public. Selon la notice que Wikipédia lui consacre, qui s’appuie sur la presse régionale et sur l’association UFC-Que Choisir, peu de commerçants l’acceptaient à cause de frais élevés, et certains utilisateurs le jugeaient abstrait, redondant avec la carte bancaire, incapable d’afficher son solde ou pénible à recharger. Monéo a annoncé son abandon complet à compter du 28 juillet 2015. Ce cas rappelle qu’un système de paiement piloté par un groupement de banques tient tant que les banques, les commerçants et les clients y trouvent leur compte.
Qui a inventé la blockchain ? La chaîne de Haber et Stornetta, 1991
L’ancêtre le plus proche de la structure de données que l’on appelle blockchain est un article sur les notaires. En 1991, Stuart Haber et W. Scott Stornetta, chercheurs chez Bellcore dans le New Jersey, publient dans le Journal of Cryptology « How to time-stamp a digital document » (« Comment horodater un document numérique »). Leur problème : un fichier peut être modifié et redaté à volonté, alors comment prouver qu’un contrat, un cahier de laboratoire ou un brouillon de brevet existait sous telle forme à telle date ?
Leur réponse évite de faire aveuglément confiance au service d’horodatage. Le document est réduit à une courte empreinte, un hash. Chaque nouveau certificat d’horodatage reprend des informations du précédent, si bien que les certificats forment une chaîne. Pour antidater un document, un service malhonnête devrait réécrire tous les certificats qui suivent, or ils sont déjà entre les mains d’autres personnes. Le résumé de l’article fixe l’objectif : rendre impossible l’antidatage et la postdatation, même si le service s’entend avec un utilisateur.
Dans un article daté de mars 1992 et publié en 1993 avec Dave Bayer, mathématicien au Barnard College (université Columbia), les deux hommes regroupent les documents par lots grâce aux arbres de Merkle, pour qu’une seule empreinte en représente beaucoup. C’est l’astuce qu’un bloc de Bitcoin utilise pour résumer ses transactions, et le livre blanc la cite. Narayanan et Clark écrivent que la structure du registre de Bitcoin a été empruntée, avec des modifications minimes, aux articles de Haber et Stornetta de 1990 à 1997, et notent que Josh Benaloh et Michael de Mare sont arrivés à des idées voisines de leur côté en 1991.

Le livre blanc décrit son propre serveur d’horodatage en des termes qui suivent ce travail de près : un serveur d’horodatage prend l’empreinte d’un bloc d’éléments à horodater et la publie largement (livre blanc, traduit de l’anglais). Il cite Haber et Stornetta trois fois pour ce passage, avec des articles de 1991, 1993 et 1997, plus un article d’horodatage de 1999 signé Henri Massias, Xavier Serret Avila et Jean-Jacques Quisquater. Ce dernier, coauteur de la référence 2 du livre blanc, enseignait à l’université catholique de Louvain : il est belge, pas français.
Surety et une empreinte dans le New York Times
Haber et Stornetta ont fait de l’idée une entreprise. Dans un message du 19 juin 1994 à la liste des cypherpunks, republié par Tim May en août, Haber écrit que Bellcore a créé la société Surety Technologies pour diffuser largement l’horodatage numérique. D’autres récits datent la société ou son service commercial de 1994 ou de 1995.
L’astuce de la publication est plus ancienne que l’entreprise. Dans le même message, Haber explique que lui et Stornetta clôturaient leurs arbres de hash une fois par semaine et en faisaient imprimer la racine dans les annonces publiques du New York Times du dimanche, depuis plus de deux ans, ce qui renvoie à 1992. Vice a rapporté en 2018 que l’empreinte hebdomadaire de Surety paraissait depuis 1995 : la date de départ dépend donc de la source. La méthode, elle, ne change pas. Un seul nombre résume tous les documents horodatés dans la semaine, imprimé là où personne ne peut le modifier en douce. Quiconque conserve un vieux journal peut vérifier que le service n’a pas réécrit ses archives.
Certains auteurs présentent Surety comme la première blockchain. C’est une façon de dire les choses, et le récit de Narayanan et Clark en montre les limites. Haber et Stornetta n’évoquent les usages financiers qu’en passant. Leur chaîne était encore alimentée par une seule entreprise, et sa sécurité reposait sur la publication, pas sur une compétition pour écrire l’entrée suivante. Bitcoin leur a pris la structure de données. La façon de la sécuriser sans horodateur de confiance vient d’ailleurs.
Il y a un autre détail dans la réponse à « qui a inventé la blockchain ». Nakamoto n’a jamais employé le mot. Cherchez-le dans les neuf pages du livre blanc : il n’y figure pas une seule fois, et l’expression la plus proche, « une chaîne de blocs », apparaît dans la section qui calcule les chances d’un attaquant. Narayanan et Clark ont fait la même remarque en 2017 et ajouté que le terme n’a toujours pas de définition technique standard.
Hashcash en 1997 : un timbre qui coûte du temps de calcul
La deuxième pièce est un moyen de rendre quelque chose coûteux à produire et instantané à vérifier. Adam Back, cryptographe actif sur la liste des cypherpunks, publie Hashcash en 1997 pour se défendre contre le spam et les abus des relais de courrier anonymes. La date elle-même pose une petite énigme : son annonce sur la liste est datée du 28 mars 1997, alors que son article de 2002 parle de mai 1997.
Le mécanisme tient en quelques lignes. Avant d’envoyer un courriel, l’ordinateur de l’expéditeur cherche une valeur qui, hachée avec l’adresse du destinataire, donne un résultat dont les premiers bits sont tous à zéro. Plus on exige de zéros, plus la recherche est longue. La trouver demande de nombreux essais, la vérifier un seul. Back parlait de collision partielle de hash. Quelques timbres coûtent peu à un expéditeur ordinaire, des millions coûtent au spammeur de vraies heures de machine. Son article présente Hashcash comme un moyen de freiner l’abus systématique de ressources internet gratuites comme le courriel.
Back n’était pas le premier à y penser, et il l’a dit. Dans l’article de 2002, il note qu’en publiant Hashcash il ignorait les travaux antérieurs de Cynthia Dwork et Moni Naor, qui avaient proposé en 1992 de faire payer en calcul les expéditeurs de courrier indésirable. Le terme lui-même est encore plus tardif : selon Narayanan et Clark, la « preuve de travail » (proof of work) a été baptisée en 1999 par Markus Jakobsson et Ari Juels. Notre entrée de glossaire sur la preuve de travail explique son rôle dans le minage actuel.
Hashcash n’était pas de la monnaie. Un timbre ne servait qu’une fois, pour un seul destinataire. On ne pouvait pas le transmettre, et rien n’empêchait de montrer le même timbre à deux endroits. Narayanan et Clark le disent sans détour : Hashcash n’offre aucune protection contre la double dépense. Le livre blanc de Bitcoin lui emprunte le casse-tête coûteux et rien d’autre, en annonçant qu’il faut un système de preuve de travail semblable au Hashcash d’Adam Back (traduit de l’anglais).
Back joue aussi un petit rôle dans l’enchaînement des faits. Dans son premier courriel à Wei Dai, le 22 août 2008, Satoshi écrit qu’Adam Back lui a signalé les ressemblances et le renvoie vers la page de b-money (archive des échanges, en anglais).
b-money en 1998 et bit gold : une monnaie faite de preuves de travail
Hashcash fabriquait des jetons coûteux. Deux essais ont posé la question suivante : de tels jetons pourraient-ils servir de monnaie, inscrite sur un registre qui n’appartient à personne ?
Le b-money de Wei Dai
Wei Dai envoie b-money à la liste des cypherpunks en 1998 : c’est l’année qu’il a donnée quand Satoshi la lui a demandée, et le livre blanc le cite en première référence. L’essai décrit deux protocoles. Dans le premier, chaque participant conserve une copie de ce que possède chaque pseudonyme. N’importe qui peut créer de la monnaie en diffusant la solution d’un problème de calcul jusque-là non résolu, et les paiements sont des messages signés diffusés à tous.
Dai juge lui-même la première version peu praticable, car elle suppose un canal de diffusion à la fois synchrone et impossible à brouiller. Dans la seconde, un sous-ensemble de participants, les serveurs, tient les comptes et verse des dépôts qu’ils perdent en cas de triche. Il reconnaît qu’il faut leur faire confiance dans une certaine mesure. b-money n’a jamais été construit.
Satoshi l’a pris au sérieux. Le courriel d’août 2008 demandait à Dai l’année de publication pour citer correctement le texte, Satoshi ayant supposé 2006. Le 10 janvier 2009, après la première version du logiciel, Satoshi lui réécrit qu’il pense atteindre presque tous les objectifs que Dai s’était fixés dans son texte sur b-money (échanges Nakamoto-Dai, en anglais).
Le bit gold de Nick Szabo
Nick Szabo avait déjà écrit en 1994 sur les contrats intelligents, l’idée qu’un programme puisse faire respecter un accord (notre entrée de glossaire sur les smart contracts prend le relais). Son essai sur le bit gold est plus difficile à dater. L’article de son blog porte une adresse de décembre 2005, la page elle-même est intitulée du 27 décembre 2008, et Narayanan et Clark le rangent en 2008. Szabo commence en disant seulement qu’il a eu l’idée « il y a longtemps ». Des récits ultérieurs la situent à la fin des années 1990 ; nous n’avons trouvé aucune source primaire qui fixe l’année.
Le dispositif ressemble beaucoup à Bitcoin. Un participant prend une chaîne de défi publique et lui applique une fonction coûteuse : les bits obtenus sont la preuve de travail. La preuve est horodatée par plusieurs services indépendants, et la propriété est consignée dans un registre de titres distribué, une chaîne de signatures d’un propriétaire au suivant. Chaque nouvelle chaîne prend son défi dans la dernière créée, de sorte que les chaînes s’enchaînent. La motivation de Szabo est celle que ce parcours retrouve sans cesse : la monnaie classique repose sur la confiance envers un tiers, et l’or, son alternative, ne voyage pas sur un réseau.
Il a aussi repéré une faille dans son propre schéma. Comme la valeur du bit gold suivait son coût de production, un bond soudain de la vitesse du matériel pouvait inonder l’offre. Le livre blanc ne cite pas le bit gold.
Ce que les deux essais laissaient ouvert
Narayanan et Clark nomment la lacune. Dans les deux propositions, des serveurs d’horodatage valident la création et le transfert de la monnaie. S’ils ne sont pas d’accord, écrivent-ils, il n’existe pas de moyen clair de trancher. Et n’importe qui peut faire tourner de nombreux serveurs sous des noms différents, c’est l’attaque Sybil, si bien qu’un vote entre serveurs ne vaut que ce que vaut le portier qui décide qui peut voter. Aucun des deux essais ne contenait de méthode de consensus qui empêche la double dépense sans quelqu’un de confiance à l’entrée.
Le RPOW de Hal Finney, 2004
Hal Finney, programmeur et cypherpunk de longue date, a bâti le seul système fonctionnel de cette famille. Ses preuves de travail réutilisables (RPOW), proposées en 2004 d’après Bitcoin Magazine (en anglais), permettaient de transformer une preuve de type Hashcash en jeton transmissible. Le procédé reposait sur un serveur qui enregistrait le propriétaire de chaque jeton et échangeait un jeton dépensé contre un neuf.
Pour répondre à l’objection évidente, celle d’un opérateur qui tricherait, Finney a fait tourner le serveur sur un coprocesseur sécurisé IBM 4758 et laissé les utilisateurs vérifier à distance qu’il exécutait le code publié. Comme le dit la page du Satoshi Nakamoto Institute consacrée à RPOW (en anglais), la propriété restait enregistrée sur un serveur de confiance. Finney est devenu plus tard, selon Bitcoin Magazine, la première personne à recevoir une transaction bitcoin de Satoshi, début 2009.
e-gold : la monnaie numérique qui fonctionnait et qu’on a fermée
Un dernier précédent mérite sa place ici, bien qu’il ne partage aucun code avec Bitcoin et que le livre blanc ne le mentionne jamais. Lancé en 1996 par Douglas Jackson, un oncologue, et Barry Downey, un avocat, d’après une histoire de l’affaire publiée par Pacific Standard en 2014 (en anglais), e-gold était un système de paiement en ligne dont les unités étaient présentées comme adossées à de l’or conservé en réserve. Les comptes étaient tenus par l’entreprise. Il était simple, et il a grandi.
Il a aussi attiré des criminels. Un grand jury fédéral a mis en accusation, le 24 avril 2007, E-Gold Ltd, sa filiale Gold & Silver Reserve Inc. et trois dirigeants. Le communiqué sur l’acte d’accusation (en anglais) indiquait qu’il suffisait de fournir une adresse électronique valide pour ouvrir un compte, ce qui n’était à ce stade qu’une allégation. Le 21 juillet 2008, le ministère américain de la Justice a annoncé (en anglais) que les sociétés et Douglas Jackson avaient plaidé coupable de complot de blanchiment d’argent et d’exploitation d’une activité de transmission de fonds sans licence ; Downey et Reid Jackson ont plaidé coupable de chefs d’accusation du district de Columbia pour exercice sans licence.
Les termes de l’accord ressemblent à la liste de ce que les règles américaines attendent aujourd’hui d’une entreprise de paiement. Les sociétés ont accepté une condamnation pécuniaire de 1,75 million de dollars, de s’enregistrer comme entreprises de services monétaires, de vérifier l’identité de leurs clients et de signaler les opérations suspectes sous la supervision de la division du fisc américain chargée du Bank Secrecy Act, et d’engager un auditeur pour vérifier que les transactions étaient bien couvertes par de l’or. La leçon d’e-gold est structurelle : une société qui détient tous les comptes est un point unique que procureurs, régulateurs et tribunaux peuvent atteindre.
Voilà le contexte dans lequel Bitcoin a été conçu. DigiCash a échoué quand sa banque est partie. e-gold a été arrêtée par ses opérateurs. Les deux étaient gérées par une entreprise identifiable. Bitcoin, dont le livre blanc est sorti le 31 octobre 2008, trois mois après les plaidoyers d’e-gold, n’avait aucune entreprise à convaincre ni à poursuivre.
Ce que Satoshi a ajouté en 2008 : l’assemblage
Nakamoto a posté le document sur la liste de diffusion Cryptography le 31 octobre 2008. L’annonce énumérait ses propriétés principales, dont l’absence de « monnaie » émettrice ou de tiers de confiance, et la création de pièces par une preuve de travail de type Hashcash. Lisez les sections 2 à 4 du livre blanc dans l’ordre et les emprunts s’alignent. Les transactions sont annoncées publiquement, avec une citation de Dai. Un serveur d’horodatage enchaîne les hash des blocs, avec une citation de Haber, de Stornetta et de l’équipe de Massias. Vient ensuite l’étape qui est nouvelle : le serveur d’horodatage devient pair à pair grâce à la preuve de travail, à la place du journal. Celui qui trouve le prochain bloc valide prolonge la chaîne, et la chaîne la plus longue, celle qui porte le plus de travail de calcul, est l’historique valide. Le document appelle la preuve de travail « essentiellement un processeur, une voix » (traduit de l’anglais).
Ce dernier geste comble la lacune de b-money et du bit gold. Nul n’a besoin de décider qui sont les serveurs, car le vote est pondéré par la puissance de calcul, qu’on ne peut pas falsifier en inventant des noms. Il répond aussi à la faiblesse de Hashcash : les solutions du casse-tête ne sont plus la monnaie. Narayanan et Clark insistent là-dessus : dans Bitcoin, les solutions servent à sécuriser le registre, et les pièces sont des entrées de ce registre.
Reste la motivation. Chaque bloc rapporte à son découvreur de nouvelles pièces plus les frais du bloc. Les mineurs dépensent en matériel et en électricité parce que les pièces ont de la valeur ; les pièces ont de la valeur parce que le registre est sûr ; le registre est sûr parce que les mineurs se disputent le droit de le prolonger. Narayanan et Clark décrivent cette dépendance circulaire comme la partie qu’aucun ancêtre n’avait : les auteurs de Hashcash, de b-money et du bit gold n’ont pas prévu d’algorithme de consensus contre la double dépense, et les chercheurs en horodatage et en tolérance aux pannes n’ont pas pensé à rémunérer les nœuds pour qu’ils restent honnêtes.

Leur verdict tient en une phrase : le génie de Nakamoto ne tenait à aucun des composants pris séparément (traduit de l’anglais), mais à leur ajustement. Satoshi n’a jamais prétendu le contraire. Le document cite ses sources, et le résumé qu’il donne du problème est celui que ces pages ont croisé cinq fois. Chaum et Szabo sont absents de ses références, ce qui est bon à savoir et ne prouve rien de plus.
Ce qui se discute encore, c’est la part de recombinaison et d’invention. Le bit gold de Szabo contient une chaîne de preuves, le b-money de Dai un registre public et une monnaie créée par le calcul. Savoir si la boucle d’incitation est un grand pas ou un pas naturel relève du jugement, et les historiens du sujet n’y répondent pas tous de la même façon.
Qui a résolu quoi, de 1981 à 2008
Le tableau résume chaque ancêtre. Quand les sources donnent deux dates, les deux figurent.
| Année | Qui | Pièce du puzzle | Ce qui manquait | Cité dans le livre blanc |
|---|---|---|---|---|
| 1981 et 1985 | David Chaum | Pseudonymes comme clés publiques ; signatures aveugles pour une monnaie numérique privée | Une banque émet chaque pièce et bloque la double dépense | Non |
| 1989 ou 1990 à 1998 | DigiCash (Chaum) | eCash vendu aux banques ; essai de la Mark Twain Bank avec environ 5 000 utilisateurs | Les banques ne l’ont pas adopté ; chapitre 11 en 1998 | Non |
| 1991 et 1993 | Stuart Haber, W. Scott Stornetta (et Dave Bayer) | Horodatages liés par des hash, puis arbres de Merkle pour regrouper les documents | Un seul service d’horodatage ; ni monnaie ni compétition ouverte pour écrire | Oui, trois articles |
| 1992 | Cynthia Dwork, Moni Naor | Payer en calcul pour envoyer un courriel | Pas de la monnaie ; inconnu de Back en 1997 | Non |
| 1996 ; plaidoyers en 2008 | e-gold (Jackson, Downey) | Une monnaie en ligne adossée à l’or, utilisée à grande échelle | Une société tenait tous les comptes ; plaidoyers de culpabilité en juillet 2008 | Non |
| 1997 (mars ou mai) | Adam Back, Hashcash | Collisions partielles de hash : coûteuses à produire, instantanées à vérifier | Timbres à usage unique, aucune protection contre la double dépense | Oui (article de 2002) |
| 1998 | Wei Dai, b-money | Monnaie créée en résolvant des problèmes ; registre tenu par tous ou par des serveurs | Aucun moyen de régler les désaccords ; jamais construit | Oui |
| Article de 2005 (idée antérieure) | Nick Szabo, bit gold | Preuves de travail enchaînées, registre des propriétaires | Même lacune de consensus ; offre liée au coût du matériel | Non |
| 2004 | Hal Finney, RPOW | Jetons de preuve de travail réutilisables, logiciel fonctionnel | Reposait sur un serveur de confiance | Non |
| 2008 | Satoshi Nakamoto | Preuve de travail pour choisir la chaîne, plus récompense de bloc et frais | Identité inconnue | Auteur |
Comment lire les annonces « X a inventé la blockchain »
Ce relais compte au-delà de l’histoire. Tous les quelques mois, une entreprise ou un communiqué attribue à quelqu’un l’invention de la blockchain, ou un nouveau projet présente comme sienne une idée connue. Quelques vérifications aident.
- Demandez de quelle partie on parle. Une chaîne de hash date de 1991 ; un registre tenu par de nombreux acteurs apparaît dans des essais de 1998 ; la compétition ouverte pour écrire le bloc suivant apparaît en 2008. Une affirmation peut être vraie pour l’une et fausse pour les autres.
- Cherchez la partie de confiance. Chez DigiCash, c’était la banque ; chez Surety, la société d’horodatage ; dans RPOW, le serveur ; chez e-gold, l’opérateur. Un système qui en garde une n’a pas résolu le problème que Bitcoin voulait résoudre, quel que soit son nom.
- Vérifiez les références. Le livre blanc en liste huit. Un projet qui ne cite personne demande plus de confiance, pas moins.
- Séparez le mot de la chose. « Blockchain » désigne aussi des bases de données partagées entre quelques entreprises connues ; notre guide sur les blockchains publiques et privées explique à quel point elles s’éloignent du modèle ouvert de Bitcoin.
Pour un lecteur français, l’écho est pratique. Le plaidoyer d’e-gold dresse la liste d’obligations (enregistrement, vérification d’identité, déclaration des opérations suspectes) qui ressemblent à ce que l’on vous demande en ouvrant un compte sur une plateforme de crypto-actifs proposée en France, où le cadre européen MiCA et l’AMF fixent des règles comparables, détaillées dans notre guide sur le règlement MiCA. Rien de tout cela n’est un conseil d’achat : cela explique pourquoi une société qui tient les comptes de ses clients veut savoir qui vous êtes, et pourquoi Bitcoin a tenté de s’en passer.
L’histoire de la monnaie dans ce parcours va des coquillages et des pièces aux dépôts bancaires, puis, ici, à une monnaie sans émetteur. Notre chronologie de l’histoire des cryptos la poursuit à partir de 2009, et une leçon ultérieure de ce parcours abordera la tokenomics, les règles qui fixent le nombre de pièces et leur distribution.



